Avec Lanterns, HBO Max ne vend pas des demi-dieux impeccables mais des types à la ramasse, coincés entre mythologie DC et batterie qui flanche. Le projet a beau ressortir un héros né en 1940, il vise moins l’adoration que le malaise très terrestre.
Pour comprendre l’intérêt de la série, il faut repartir du matériau d’origine. Green Lantern, chez DC, appartient à cette vieille garde de superhéros apparus à l’âge d’or des comics américains, quand l’industrie fabriquait des figures de puissance presque abstraites, puis les envoyait se frotter à des enjeux cosmiques à coups d’anneaux, de serments et de gadgets plus ou moins ridicules vus d’aujourd’hui. Le personnage a traversé les décennies, les relances éditoriales et les relectures plus ou moins inspirées, jusqu’à devenir un symbole de la machine à fantasmes DC : un héros dont le pouvoir dépend d’un objet, d’une source d’énergie, d’une foi presque bureaucratique dans la volonté. Et forcément, quand cette énergie baisse, tout se dérègle. On n’est plus dans l’Olympe, on est dans le coup de mou du lundi matin.
Le point de départ de Lanterns repose précisément là-dessus. Hal Jordan, incarné par Kyle Chandler, n’est pas présenté comme un messie en pleine maîtrise de son destin, mais comme un Green Lantern régulièrement rattrapé par ses limites, ses failles et, disons-le, une certaine négligence professionnelle. Le geste des créateurs est limpide : désacraliser le super-héros pour le ramener à l’échelle d’un être humain qui se plante, fatigue, oublie de recharger et finit par ressembler à tout le monde.
Des capes, oui, mais avec de la boue sous les bottes
Ce n’est pas un hasard si HBO Max a confié les clés du bazar à Damon Lindelof, Chris Mundy et Tom King. Le premier a passé une bonne partie de sa carrière à tordre les récits de genre jusqu’à y faire entrer le deuil, la croyance et le vertige métaphysique, de Lost à The Leftovers, en passant par Watchmen. Le deuxième vient de True Detective, série qui a déjà montré comment un polar pouvait devenir une méditation sur les ruines morales d’un territoire. Le troisième, enfin, connaît DC de l’intérieur, puisqu’il a écrit quantité de comics pour l’éditeur. Autrement dit, on n’a pas recruté des gens pour faire briller des armures, mais pour gratter la peinture et voir ce qu’il y a dessous. Pas très glamour, mais bien plus intéressant.
Cette orientation s’inscrit dans une longue histoire du cinéma et des séries de superhéros, où le moment le plus fécond arrive souvent quand le genre cesse de faire le malin. Dès Superman III de Richard Lester, en 1983, le mythe se fissurait déjà sous le poids de la comédie, du désenchantement et d’une forme de lassitude industrielle. Depuis, le modèle a été usé, recyclé, retourné, jusqu’à produire des œuvres qui ne croient plus vraiment à la pureté des justiciers. Le super-héros moderne ne fascine plus seulement par sa force : il intéresse quand il échoue à être à la hauteur de sa propre légende.

La lanterne, le smartphone et le reste de nos vies
Le détail de la lanterne à recharger, que la source du Monde relève avec malice, dit beaucoup de l’époque. À l’ère des smartphones qui meurent à 4 %, des batteries externes qu’on traîne comme des talismans et des notifications qui nous tiennent en laisse, Green Lantern n’apparaît plus comme un héros de science-fiction pure, mais comme une métaphore assez sale de notre dépendance énergétique. Son pouvoir a toujours eu quelque chose de technologique, donc de fragile. Il suffit d’un manque de jus pour que le mythe se casse la figure. Et ça, franchement, ça parle à tout le monde.
HBO Max semble donc miser sur un paradoxe très rentable : reprendre un personnage ultra-identifié par les fans de DC, mais le traiter comme un flic fatigué, un homme de terrain, un type qui se cogne à la réalité au lieu de la surplomber. Ce n’est pas une révolution, non. C’est même une stratégie devenue classique dans les franchises contemporaines : prendre un bloc de mythologie, le passer au papier de verre, lui coller un peu de poussière sur les épaules et vendre ça comme une relecture adulte. Sauf qu’ici, le casting créatif donne à l’opération une vraie tenue. On n’est pas dans le vernis cynique, on est dans le désenchantement méthodique.
Le vieux costume, la nouvelle fatigue
Ce qui rend Lanterns intéressant, sur le papier du moins, c’est sa manière de s’inscrire dans la grande tradition des récits de superhéros qui préfèrent la faille à la fanfare. On connaît la musique : plus un univers étendu grossit, plus il a besoin de personnages vulnérables pour ne pas ressembler à un parc d’attractions sous perfusion. DC a longtemps cherché la bonne formule entre le prestige, le spectaculaire et la cohérence, avec des résultats souvent bancals, parfois brillants, souvent épuisants. Ici, l’idée semble être de faire d’Hal Jordan moins un emblème qu’un homme usé par sa fonction. En clair, on ne lui demande pas de sauver le monde avec panache, mais d’exister dans un monde où même les symboles ont besoin d’être rechargés.
Reste la vraie question, celle qui fâche un peu les fabricants de grandes sagas : peut-on encore faire vibrer un super-héros en lui retirant son aura ? Oui, à condition de savoir ce qu’on remplace à la place. Chez Lindelof, Mundy et King, la réponse semble tenir en un mot : l’ambiguïté. Pas de quoi faire lever les foules à coups de fanfare, certes, mais suffisamment pour éviter le piège du messie en plastique. Et ça, pour une franchise qui traîne presque neuf décennies de bagages, ce n’est déjà pas si mal. Après tout, une lanterne qui vacille éclaire parfois mieux qu’un soleil trop sûr de lui.
Bande-annonce VF de Lanterns
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




