Avec Furious, Disney+ ne vend pas juste un thriller de plus sur une tueuse en cavale : Elizabeth Meriwether transforme la traque en champ de bataille politique, sexuel et social. Et soudain, le genre sent moins le divertissement premium que la poudre froide.

Pour comprendre ce que la série tente, il faut regarder d’où elle parle. Elizabeth Meriwether, qu’on associait d’abord à la comédie douce-amère avec New Girl (2011-2018), a déjà bifurqué vers des zones bien plus grises avec The Dropout en 2022 puis Dying for Sex en 2025. Là, elle s’attaque à un matériau qui ne plaisante pas : une femme qui tue les hommes qui l’ont violée, une agente du FBI lancée à ses trousses, et en toile de fond une société new-yorkaise où les puissants se protègent entre eux pendant que les victimes restent au sous-sol de l’histoire. On n’est pas dans le petit polar de confort. On est dans un récit qui branche le thriller sur une veine très contemporaine, celle des violences systémiques et des hiérarchies de classe. Bref, le noir n’est pas décoratif, il est structurel.

La série s’inscrit aussi dans une lignée très précise, celle du thriller de poursuite féminine, avec un fantôme bien identifié : La Veuve noire (Black Widow, 1987) de Bob Rafelson, où Theresa Russell jouait la criminelle et Debra Winger la poursuivante. À l’époque, le film déplaçait déjà le centre de gravité du genre en faisant de la séduction un piège et de l’ascension sociale une machine à broyer. Furious reprend ce principe, mais le charge d’un autre poids historique : on ne parle plus seulement d’arnaque, de désir ou de manipulation, on parle de viols, de domination masculine et d’un monde où les violences se couvrent les unes les autres. C’est plus frontal, plus sale, plus politique. Et, disons-le, bien plus inconfortable pour les beaux costumes.

Le genre en tailleur noir et conscience politique

Ce qui frappe, c’est la façon dont Furious respecte la mécanique du thriller tout en la faisant dérailler vers autre chose. Le récit avance par dévoilements, par couches successives, avec une héroïne dont les motivations se reconstituent peu à peu. Lola Petticrew, vue dans Ne dis rien dans la peau de Dolours Price, apporte ici une densité qui évite à la tueuse de devenir une simple figure de vengeance. On comprend vite que la série ne cherche pas à nous faire applaudir chaque meurtre comme dans une fantasy punitive de plateforme. Elle préfère installer un malaise, faire sentir la violence des actes sans les transformer en spectacle propre sur lui. Le genre sert de véhicule, pas de cache-misère.

Et c’est là que l’affaire devient intéressante pour on ne sait quelle raison les studios aiment tant repeindre en noir profond dès qu’ils veulent parler du réel. Disney+ n’a pas seulement misé sur une intrigue tendue ; la plateforme a aussi laissé à Meriwether la possibilité de faire cohabiter le désespoir et un humour de survie, ce qui est souvent la meilleure façon d’éviter le prêchi-prêcha. Dans Furious, les personnages tiennent debout parce qu’ils parlent, mordent, se défendent, se contredisent. L’humour n’allège pas la noirceur, il la rend supportable. Et ça, franchement, c’est plus élégant qu’un grand discours sur la résilience avec violons en fond.

Affiche de Furious
Affiche de Furious

Des hommes, des femmes et le sale boulot du pouvoir

La série s’annonce aussi comme une lecture très nette d’un système social. Le texte source évoque l’affaire Epstein, et ce n’est pas un simple décor de journal télévisé : c’est un cadre moral. Des couches supérieures de la société new-yorkaise jusqu’aux marges où se recrutent les victimes, Furious dessine une circulation du pouvoir qui passe par l’argent, le sexe, le silence et la peur. On n’est pas loin d’un film de guerre sans uniformes, où les lignes de front se déplacent dans les salons, les hôtels, les bureaux et les appartements trop chers. La guerre des sexes devient ici une guerre de classes, et le thriller retrouve un peu de sa mauvaise conscience.

Le choix de Lola Petticrew n’est pas anodin non plus. Son jeu, déjà remarqué dans Ne dis rien, porte une tension presque documentaire, comme si le personnage refusait de se laisser enfermer dans le statut de monstre ou de victime modèle. Face à elle, l’agente du FBI n’est pas là pour servir de simple contrepoids moral ; elle incarne aussi l’institution, avec ce que cela suppose de méthode, de pouvoir et de limites. Le duo fonctionne donc sur une belle ambiguïté : qui traque qui, au juste ? Qui protège quoi ? Et surtout, qui a le luxe de nommer la violence quand il a déjà gagné la partie ?

Le noir lui va bien, merci pour lui

Au fond, Furious semble vouloir faire ce que les bons thrillers font depuis toujours : prendre un ressort de genre très codé et le retourner jusqu’à ce qu’il parle du présent. Sauf qu’ici, le présent est particulièrement crasseux, et la série ne cherche pas à le rendre plus présentable. Si l’on en croit ce que laisse entrevoir cette adaptation, Meriwether ne s’est pas contentée de passer du côté obscur ; elle a surtout compris que le noir, quand il est bien tenu, peut être une manière de regarder le monde sans cligner des yeux. Et ça, dans le flot des séries qui s’auto-congratulent à coups de “grand récit”, ça fait presque du bien. Le vrai luxe, parfois, c’est une fiction qui ne vous prend pas pour des jambons.

Reste à voir jusqu’où Furious poussera cette promesse. Mais déjà, entre l’héritage de Black Widow, la mémoire d’Epstein en arrière-plan et la trajectoire d’Elizabeth Meriwether, on tient une série qui ne cherche pas à rassurer. Elle préfère gratter là où ça fait mal. Et, entre nous, c’est souvent là que le thriller redevient intéressant.

Bande-annonce VF de Furious

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