Barack et Michelle Obama à la production, Larry David au centre du ring : voilà une mini-série qui sent moins le devoir de mémoire que le sabotage élégant. Avec Life, Larry and the Pursuit of Unhappiness, HBO Max aligne sept épisodes pour célébrer le 250e anniversaire des États-Unis en 2026, mais en confiant le guidon à l’un des plus beaux emmerdeurs de la télévision américaine. Forcément, on n’est pas là pour le ruban tricolore et les discours en carton-pâte.
Le projet arrive dans un moment où l’Amérique adore se raconter à elle-même des histoires de grandeur, de fondation et de destin manifeste, tout en se déchirant sur ce que ces récits veulent encore dire. Le 4 juillet 1776, la Déclaration d’indépendance pose les bases d’une nation née du refus de la monarchie ; deux siècles et demi plus tard, le pays continue de recycler ses mythes à coups de franchises, de biopics et de séries prestige. HBO Max, qui aime bien habiller ses ambitions d’un vernis culturel, récupère ici un sujet en or massif : l’histoire nationale comme spectacle, avec Larry David en conducteur de bulldozer. Autant dire qu’on tient moins une fresque qu’une machine à dégonfler les baudruches.
Le plus drôle, c’est que le concept ne cherche même pas à faire semblant d’être solennel. Le titre lui-même annonce la couleur : la « poursuite du malheur » remplace le vieux fantasme américain du bonheur garanti, comme si le rêve national avait été réécrit par un type qui trouve déjà la file d’attente trop longue. En sept chapitres, la série traverse des épisodes devenus quasi sacrés dans l’imaginaire collectif, de la rédaction de la Déclaration d’indépendance aux premiers pas sur la Lune, en passant par la guerre de Sécession, la naissance du téléphone, le Watergate ou le maccarthysme. Bref, les grandes dates, les grandes fiertés, les grandes saloperies aussi. Le programme est simple : prendre les statues, leur coller une grimace, et voir si elles tiennent encore debout.
Le mythe américain, version Larry David
En apparence, Life, Larry and the Pursuit of Unhappiness ressemble à un projet commémoratif de plus, ce genre de commande qui finit souvent en soupe tiède avec drapeaux au vent. Sauf que Larry David n’a jamais été un homme de célébration. Depuis Seinfeld et Larry et son nombril, il a bâti sa légende sur une chose très simple : faire de la gêne un art majeur. Le voir revenir à l’écran pour incarner une sorte de conscience rabougrie de l’Amérique, c’est presque trop logique pour être honnête. Il n’interprète pas l’Histoire ; il la contamine.
Jeff Schaffer, son complice d’écriture habituel, réalise aussi la série. Ce détail compte, parce qu’il garantit que le projet ne va pas se contenter d’empiler les clins d’œil érudits. Schaffer et David savent travailler la répétition, l’obsession, la petite humiliation sociale qui finit par révéler un système entier. Ici, le système, c’est la nation elle-même. On imagine déjà la mécanique : un grand récit collectif, puis un grain de sable minuscule, puis la catastrophe morale. Larry David n’a pas besoin de réécrire l’Histoire ; il lui suffit de lui demander de se pousser un peu.
Les grands hommes, les petites mesquineries
Le vrai coup de force du projet, c’est de traiter les épisodes les plus mythifiés de l’histoire américaine comme des scènes de comédie nerveuse. La rédaction de la Déclaration d’indépendance ? Très bien, mais qui a pris la parole, qui a coupé la parole, qui a mal supporté la température de la pièce ? La guerre de Sécession ? D’accord, mais avec quel niveau d’agacement dans le camp d’à côté ? Les premiers pas sur la Lune ? Bien sûr, mais est-ce qu’on a pensé à la logistique, aux egos, aux petits ratés de protocole ? C’est là que la série peut devenir franchement maligne : en rappelant que les grands récits nationaux sont toujours faits de détails mesquins, de rapports de force, de susceptibilités minuscules.

Le choix d’inclure aussi le Watergate et le maccarthysme donne au projet une portée plus acide encore. On ne parle plus seulement des heures glorieuses, mais des zones de pourriture, des moments où la machine politique s’est mise à grincer très fort. Et c’est là que Larry David devient presque un outil critique idéal : son personnage public repose sur la mauvaise foi, la susceptibilité, le refus des convenances. Il a longtemps joué l’homme qui ne sait pas se taire au bon moment ; ici, il peut devenir le révélateur d’un pays qui n’a jamais vraiment su se taire non plus. Quand l’Amérique se regarde dans le miroir, elle ne tombe pas sur George Washington : elle tombe sur un type qui râle.
Les Obama, ou la respectabilité en contrepoids
La présence de Barack et Michelle Obama à la production n’a rien d’un gadget. Elle donne au projet une légitimité institutionnelle, mais aussi une tension assez savoureuse : d’un côté, l’ancien couple présidentiel qui incarne une certaine idée du récit national, de l’autre, Larry David qui passe son temps à montrer que les récits nationaux sont des bricolages pleins de coutures visibles. Le contraste est délicieux. On sent presque la volonté de proposer une célébration qui ne soit pas une messe, une mémoire qui accepte le sarcasme au lieu de le censurer.
Dans le contexte de 2026, année du 250e anniversaire, le geste a aussi une portée politique. L’Amérique de l’ère MAGA adore les symboles, les dates, les liturgies patriotiques ; elle adore surtout les récupérer à son profit. Répondre à cette inflation de drapeaux par une série qui regarde l’histoire avec ironie, c’est une manière de reprendre la main sans jouer les donneurs de leçons. Pas besoin de faire la morale à coups de trompettes : il suffit de montrer que le pays s’est construit sur des contradictions, des exclusions et des mythes soigneusement polis. Le patriotisme, ici, ne passe pas par le poing sur le cœur mais par le sourcil levé.
Reste la grande question, celle qui fait frétiller les cinéphiles et les sériephiles de la rédaction : jusqu’où la série osera-t-elle aller dans la satire sans se transformer en simple sketch historique ? Larry David a toujours excellé dans la microcrise, dans l’instant où une banalité devient un drame absurde. Appliqué à l’histoire des États-Unis, ce talent peut donner quelque chose de très fin, à mi-chemin entre la farce intellectuelle et la dissection politique. Ou alors un magnifique chaos contrôlé. Ce qui, chez lui, revient presque au même.
En tout cas, sur le papier, HBO Max tient là un objet assez rare : une mini-série historique qui ne cherche ni la révérence ni la leçon, mais la friction. Et franchement, voir l’Amérique célébrer ses 250 ans en confiant ses nerfs à Larry David, c’est déjà un petit miracle de programmation. On appelle ça fêter un anniversaire sans souffler les bougies trop vite.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




