Le festival de Busan a choisi Kim Jong-kwan pour lancer sa 31e édition avec The Table: Day and Night, et ce n’est pas un hasard de programmation mais une déclaration d’intention. Quand un grand rendez-vous asiatique ouvre sur un film de première mondiale centré sur les variations de l’amour, on comprend vite qu’il préfère la finesse au vacarme.
Le Busan International Film Festival, créé en 1996, s’est imposé comme l’un des grands thermomètres du cinéma asiatique, avec une ligne éditoriale qui aime autant les auteurs confirmés que les nouvelles voix prêtes à sortir du bois. En 2026, sa 31e édition s’ouvrira donc avec The Table: Day and Night, signé Kim Jong-kwan, cinéaste sud-coréen dont le travail a souvent préféré l’observation des états d’âme aux gros effets de manche. Le film, présenté en première mondiale, suit quatre couples à différents moments de leur histoire amoureuse, tous réunis dans le même café, au fil d’un été puis d’un automne. Dit comme ça, ça pourrait sentir le dispositif un peu trop propre. Sauf que chez Kim Jong-kwan, le cadre est souvent une machine à révéler les failles, les silences, les micro-ruptures. Le café n’est pas un décor : c’est un laboratoire sentimental.
Dans une industrie où les mastodontes avalent l’attention avec des budgets à neuf chiffres et des campagnes marketing qui font trembler les panneaux d’affichage, Busan continue de miser sur autre chose : la promesse d’un cinéma qui écoute avant de hurler. Et franchement, ça fait du bien. Le festival coréen n’a jamais eu besoin de jouer au plus gros bras pour exister ; il a construit sa réputation sur une forme de prestige moins clinquante, plus patiente, plus cinéphile. En ouvrant avec un long métrage de Kim Jong-kwan, il rappelle qu’un film peut tenir debout sur une idée simple, à condition qu’elle soit tenue avec précision. Pas besoin de faire exploser le café pour qu’il y ait du drame.
Un café, quatre couples, et toute la comédie humaine qui déborde
Le principe de The Table: Day and Night tient en une ligne, mais cette ligne ouvre un sacré champ de bataille émotionnel. Quatre couples, un même lieu, deux saisons : on est dans une dramaturgie de la répétition et de la variation, presque musicale. Le cinéma coréen a souvent excellé dans cette façon de faire surgir la tension à partir d’un espace limité, comme si le hors-champ moral comptait davantage que les rebondissements visibles. Ici, le café devient un poste d’observation idéal pour capter ce que l’amour a de plus banal et de plus cruel : les habitudes, les décalages, les reprises, les silences qui s’installent sans prévenir.
Kim Jong-kwan n’est pas du genre à transformer ses personnages en porte-voix théoriques. Son cinéma aime les gestes minuscules, les conversations qui semblent ne rien dire et qui, en réalité, déplacent tout. C’est là que le film peut devenir intéressant au-delà de son pitch : en filmant plusieurs couples dans un même espace, il promet une lecture en miroir, presque un jeu de reflets entre les débuts, les crises, les fatigues et les survivances du sentiment. On pense à ces films qui utilisent un lieu unique comme une caisse de résonance, sauf qu’ici la mise en scène semble viser moins le théâtre filmé que la circulation des affects. L’amour, chez Kim Jong-kwan, n’a rien d’un grand feu d’artifice : c’est une lumière qui vacille.
Busan, ou l’art de ne pas confondre bruit et importance
Le choix de l’ouverture est toujours un petit manifeste. À Cannes, on aime les coups d’éclat et les têtes d’affiche qui font monter la température. À Busan, la logique est souvent plus subtile : mettre en avant un film capable de donner le ton d’une édition sans écraser le reste de la programmation. En choisissant The Table: Day and Night, le festival signale qu’il veut ouvrir sur une œuvre de circulation intérieure, pas sur un produit de consommation immédiate. Et dans le contexte actuel, où tant de sorties se battent pour une attention de quinze secondes, c’est presque subversif.
Il faut aussi lire ce choix comme un geste de confiance envers le cinéma coréen d’auteur, qui continue de produire des œuvres à la fois discrètes et redoutablement maîtrisées. Depuis les années 2000, la Corée du Sud a imposé une double force : d’un côté, un cinéma populaire capable de remplir les salles ; de l’autre, une scène d’auteur qui travaille les formes avec une élégance parfois trompeuse. Kim Jong-kwan s’inscrit clairement dans cette seconde veine. Il ne cherche pas à faire le malin, il cherche à voir juste. Et c’est souvent là que les films tiennent le plus longtemps. Busan ouvre sur un film qui regarde les gens vivre, aimer, se rater : autrement dit, il ouvre sur du cinéma.
Le hors-champ du désir, ou comment filmer l’usure sans faire la grimace
Ce qui intrigue, dans le peu qu’on sait du film, c’est sa temporalité. L’été et l’automne ne sont pas seulement des saisons décoratives ; ce sont des états du monde, des températures affectives. L’été promet l’élan, l’automne annonce la chute des feuilles, donc des certitudes. En plaçant ses couples dans cette transition, Kim Jong-kwan semble vouloir filmer moins des histoires que des passages : du désir à l’habitude, de l’illusion à l’ajustement, de la promesse à la négociation. Et ça, on ne le filme pas avec des violons trop appuyés. Il faut du tact, de la retenue, un sens du cadre qui sache laisser respirer les visages.
Le pari est d’autant plus intéressant que le café, lieu ultra-codé du cinéma contemporain, peut vite tourner au cliché de carte postale intellectuelle. Mais entre de mauvaises mains, oui. Chez un cinéaste attentif aux rythmes du quotidien, ce décor peut devenir un piège délicieux : tout le monde s’y croise, s’y observe, s’y ment à moitié. Le moindre regard prend du poids, la moindre pause devient un événement. C’est là que le film peut trouver sa vraie matière, dans cette friction entre le banal et le décisif. Le grand art, parfois, c’est de filmer une table sans la transformer en autel.
Reste maintenant à voir si The Table: Day and Night confirmera cette promesse de précision ou s’il se contentera d’être un joli objet de festival. Mais à Busan, ouvrir avec une œuvre comme celle-là, c’est déjà affirmer qu’un film peut faire beaucoup avec peu, à condition de savoir où poser la caméra. Et ça, dans un monde de cinéma qui adore les grands gestes un peu creux, ça vaut presque un coup de tonnerre. Ou au moins un café bien serré.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




