Avant Thor, Chris Hemsworth avait déjà croisé la route d’un film qui aimait les faux-semblants, les corps bronzés et les vacances qui tournent au carnage. A Perfect Getaway n’a pas fait sauter le box-office, mais il a laissé derrière lui un petit parfum de piège bien tendu.
Sorti en 2009, réalisé par David Twohy, le long métrage arrive à un moment charnière : Hemsworth n’est pas encore le demi-dieu Marvel qu’on connaît, Timothy Olyphant sort de l’aura télé de Deadwood et Milla Jovovich a déjà installé sa stature de tête d’affiche de genre grâce à la saga Resident Evil. Le film, produit pour environ 14 millions de dollars, a rapporté un peu moins de 23 millions au box-office mondial. Pas un naufrage, pas un triomphe non plus : un de ces résultats qui disent surtout qu’Hollywood adore vendre du suspense, mais pas toujours le suspense lui-même. À l’époque, la campagne marketing misait sur des faux reportages et sur une mise en scène de l’info qui jouait à fond la carte du trouble, avec une logique encore assez neuve sur les plateformes vidéo naissantes. Le film voulait faire croire au réel pour mieux nous faire douter du cinéma.
David Twohy, lui, n’arrive pas de nulle part. Le bonhomme a signé ou co-signé des scénarios qui ont compté dans le cinéma de genre et le blockbuster des années 1990, de The Fugitive à Waterworld, sans oublier Pitch Black, matrice de l’univers Riddick qu’il prolongera ensuite avec The Chronicles of Riddick puis Riddick. Autrement dit, on n’est pas face à un artisan du hasard, mais à un scénariste-réalisateur qui sait très bien comment planter une idée simple dans la tête du spectateur et la laisser fermenter. Chez Twohy, le piège n’est jamais seulement narratif : il est aussi moral.
Bronzage, parano et couteau sous le parasol
Le cœur du film tient dans une mécanique d’une élégance presque hitchcockienne : trois couples, un décor hawaïen isolé, des rumeurs de tueurs en série, et la certitude qu’au moins une des personnes qu’on regarde ment. Le plaisir vient moins du “qui a fait quoi” que du glissement progressif de la confiance vers la suspicion. On ne sait même pas toujours à qui on est censé s’attacher en premier, ce qui est déjà une jolie manière de dynamiter les habitudes du thriller touristique. Hemsworth, ici, joue un personnage qui attire immédiatement le soupçon. Et il faut bien dire que sa présence physique, déjà très calibrée, aide à faire monter la pression. Le type a le sourire facile, la carrure qui rassure à moitié, et ce petit quelque chose de trop lisse pour être honnête. Bref, le casting fait le boulot, et pas qu’un peu.
Face à lui, Steve Zahn et Milla Jovovich incarnent un couple qui semble d’abord plus “normal”, donc plus crédible, ce qui est précisément le genre de faux confort que le film adore piétiner. Timothy Olyphant, de son côté, apporte cette ironie sèche, presque western, qui a toujours fait son charme, comme s’il débarquait d’un autre film pour mieux contaminer celui-ci. On sent chez Twohy une vraie gourmandise pour les visages, les silences, les micro-ruptures de ton. Le suspense naît moins des coups de théâtre que de la manière dont le film transforme chaque réplique en possible aveu.

Le coup du faux vrai, ou comment vendre un mensonge sans rougir
Le plus amusant, dans cette histoire, c’est peut-être la stratégie publicitaire. Le film a été accompagné de fausses séquences d’actualité, comme si une chaîne locale couvrait de véritables disparitions de jeunes mariés. À l’échelle de 2009, l’idée avait quelque chose de malin et de légèrement tordu, dans la grande tradition des campagnes qui veulent brouiller les frontières entre fiction et information. On pense forcément à The Blair Witch Project et à ses ruses de pré-internet grand public, sauf qu’ici la machine est moins mythologique, plus artisanale, presque bricolée avec un sourire en coin. Ça sent la bonne idée de salle de réunion qui finit en demi-succès commercial, mais qui laisse une trace dans la mémoire des cinéphiles. Pas de quoi faire trembler la planète, mais assez pour nourrir les conversations de comptoir. Et ça, franchement, ce n’est déjà pas si mal.
La réception critique a d’ailleurs été plutôt correcte. Sur Rotten Tomatoes, A Perfect Getaway affiche 62 % d’avis favorables sur 138 critiques, ce qui le place dans cette zone grise des films qu’on ne célèbre pas à genoux mais qu’on ne peut pas balayer d’un revers de manche. Dennis Harvey, dans Variety, saluait un film de pur divertissement et soulignait l’énergie mise en scène par Twohy. Roger Ebert, lui, lui accordait trois étoiles sur quatre et relevait surtout l’effet de surprise, ce qui n’est pas rien dans un thriller contemporain où le spectateur croit souvent avoir tout compris avant même le premier acte. Quand un film de ce type réussit à nous faire douter de ses propres règles, il a déjà gagné une bonne partie de la partie.
Le petit frère oublié des grands pièges
Ce qui fait la singularité de A Perfect Getaway, c’est qu’il appartient à cette famille de thrillers de l’entre-deux : ni classique canonique, ni objet culte totalement récupéré par les fans, mais film de transition, presque de passage, où l’on voit un acteur avant l’explosion et un cinéaste après ses plus gros coups. Hemsworth n’est pas encore au sommet de l’Olympe, Olyphant n’a pas encore rejoué le cow-boy définitif de la télévision américaine, et Twohy continue son drôle de chemin entre série B de luxe et vraie idée de cinéma. Le film, au fond, parle de ça : des identités en train de se fabriquer, de se vendre, de se retourner contre elles-mêmes. Un peu comme Hollywood, qui adore vous promettre une escapade et vous servir une embuscade. Le paradis, ici, n’a jamais été qu’un décor de mensonge bien poli.
Et c’est peut-être pour ça qu’on y revient encore, par curiosité plus que par nostalgie. Pas pour son statut, pas pour une quelconque aura de chef-d’œuvre caché, mais pour ce qu’il raconte malgré lui : un moment où Chris Hemsworth n’était pas encore une marque mondiale, où le thriller pouvait encore jouer à nous prendre de vitesse, et où un faux reportage en ligne suffisait à faire frissonner un peu plus le public. Aujourd’hui, tout ça a l’air presque innocent. Presque. Mais un mensonge bien emballé reste un mensonge bien emballé, et celui-là a au moins le mérite d’avoir de la tenue. Le genre de petite embuscade cinéphile qui ne fait pas de bruit, mais qui mord encore un peu.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




