Depuis l’annonce du prochain James Bond de Denis Villeneuve, la question tourne en boucle comme un vieux générique de pré-titres : qui va enfiler le smoking ? Pierce Brosnan, lui, vient calmer la foire aux paris en misant sur un inconnu. Et franchement, ce n’est pas la réponse la plus vendeuse, donc c’est probablement la plus intéressante.
À chaque fois qu’un nouveau 007 se profile, le cinéma populaire rejoue son petit théâtre de la succession. On aligne les favoris, on fantasme sur les demi-dieux du moment, on ressort les mêmes noms comme on remue une boîte à nostalgie. Cette fois, l’enjeu est encore plus lourd : le prochain opus s’inscrit dans une ère où Amazon MGM contrôle la franchise, avec Denis Villeneuve à la mise en scène, et où le casting de l’agent secret doit servir à la fois la tradition, le renouvellement et la machine industrielle derrière la poule aux œufs d’or. Bref, pas juste un acteur, mais un signal stratégique.
Pierce Brosnan, qui a incarné Bond dans quatre films entre 1995 et 2002, de GoldenEye à Meurs un autre jour, connaît la chanson mieux que personne. Son Bond a accompagné la fin de l’ère post-guerre froide, quand la saga cherchait à rester sexy sans perdre son vernis de luxe, de gadgets et de menace globale. Son regard porte donc moins celui d’un nostalgique que d’un ancien locataire de l’Olympe : il sait ce que la fonction exige, et ce qu’elle broie. Et son intuition est limpide : le prochain Bond pourrait bien être quelqu’un que personne n’a encore dans le viseur.
Le mythe du visage neuf, ou comment Hollywood adore faire semblant de découvrir l’eau tiède
Dans l’entretien accordé à The Sunday Times, Brosnan explique en substance qu’il voit bien un acteur encore inconnu hériter du rôle. Rien de révolutionnaire, sur le papier. Sauf que dans le cas de Bond, le choix d’un quasi-anonyme n’a rien d’un caprice : c’est souvent le moyen le plus sûr de faire table rase sans donner l’impression de trahir l’icône. Quand Daniel Craig a été annoncé en 2005, une partie du public a hurlé au sacrilège ; au final, Casino Royale a rapporté plus de 616 millions de dollars dans le monde et relancé la franchise avec une brutalité élégante. Le studio avait compris qu’il fallait un visage moins chargé de projections, plus malléable. Le bon vieux coup du « on ne l’a pas vu venir », qui marche mieux qu’un casting de star déjà surexposée.
Le raisonnement de Brosnan a donc une logique très hollywoodienne : un inconnu permet d’éviter le péché originel du comparatif permanent. Si on prend une tête d’affiche trop identifiée, on se retrouve avec un Bond qui ressemble à un rôle de plus dans une carrière. Avec un acteur neuf, on peut fabriquer un mythe à la chaîne, comme si la franchise inventait son propre premier chapitre. C’est cynique, oui. Mais c’est aussi redoutablement efficace. Bond n’a jamais été seulement un personnage ; c’est une machine à fantasmes qui a besoin d’un corps neuf pour continuer à tourner.
Villeneuve au volant, Brosnan dans le rétro
Le détail qui change tout, c’est évidemment Denis Villeneuve. Le cinéaste de Blade Runner 2049 et Dune n’est pas là pour faire de Bond une carte postale de plus. Son cinéma travaille la monumentalité, les silences, la tension, les architectures mentales. Autant dire qu’un acteur trop marqué par le star system pourrait parasiter cette approche. Villeneuve a besoin d’un interprète capable d’absorber le cadre, pas de le vampiriser. Un inconnu, ou presque, devient alors un allié esthétique autant qu’industriel.
On sent aussi dans les propos de Brosnan une forme de loyauté élégante envers la saga : il ne réclame pas un clone de lui-même, ni un retour au Bond des années 1990, ni même un fétiche de fan-club. Il accepte l’idée que chaque 007 doit être le produit de son époque. Et cette époque, justement, ne supporte plus les certitudes trop épaisses. Entre les débats sur la masculinité du personnage, l’évolution du rapport au pouvoir et la pression commerciale d’un studio qui veut rentabiliser un monstre sacré sans le fossiliser, le casting devient un acte politique. Pas au sens militant du terme, plutôt au sens très concret : qui a le droit de porter le costume et d’en faire autre chose qu’un souvenir ?
Ce qui est amusant, c’est que Brosnan, lui, parle depuis un endroit presque apaisé. Il n’a rien à vendre, rien à défendre, sinon un héritage qu’il connaît de l’intérieur. Son Bond reste associé à une période charnière, entre glamour un peu clinquant et efficacité de blockbuster calibré. Il sait donc qu’un successeur ne peut pas être choisi pour rassurer les nostalgiques. Il faut quelqu’un qui fasse oublier la comparaison avant même qu’elle commence. Le prochain 007 devra d’abord être une promesse, pas une référence.
Le casting, ce petit sport sadique
À ce stade, le cinéma de franchise ressemble à un concours de pronostics permanents. Les réseaux s’enflamment, les paris s’accumulent, les fans montent des dossiers comme s’il s’agissait d’une élection papale. Mais Bond n’a jamais fonctionné comme une simple addition de critères. Il faut la présence, le tranchant, la capacité à faire croire qu’un homme peut traverser les explosions en gardant sa chemise impeccable. Et il faut surtout cette petite opacité qui permet au public de projeter ses propres fantasmes. Un inconnu, ou presque, offre ça mieux que n’importe quel nom déjà usé par les tapis rouges.
Reste que Brosnan ne dit pas autre chose qu’une évidence un peu cruelle : la saga a besoin d’un nouveau départ, et les studios n’aiment rien tant qu’un nouveau départ qui ressemble à une évidence après coup. On parie donc sur l’ombre d’un futur Bond qu’on ne connaît pas encore, avec Villeneuve aux commandes et l’industrie en embuscade. Le plus drôle ? On passera probablement les prochains mois à commenter des rumeurs, alors que le vrai coup de poker sera peut-être justement de ne ressembler à aucune rumeur. C’est souvent quand Hollywood prétend chercher la surprise qu’il sort son meilleur numéro de prestidigitation.
Alors, inconnu total ou faux inconnu soigneusement préparé par les coulisses ? Avec Bond, on sait déjà que la réponse sera vendue comme une évidence. Le reste, comme d’habitude, relève du charme très particulier de cette franchise : elle promet de renouveler le mythe tout en nous faisant croire qu’elle n’a jamais cessé d’être la même. Et ça, mine de rien, c’est son plus beau tour de passe-passe.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




