La fête est finie, place à l’addition

On ne va pas faire semblant de découvrir le problème : l’inflation dans les médias et le divertissement n’est pas une surprise. La WFA (World Federation of Advertisers) l’annonçait noir sur blanc dans son rapport Outlook 2024, l’inflation médiatique mondiale devait atteindre 4,6 % en 2026, avec des pointes à 7,5 % en France et 8 % en Allemagne. Ce sont des chiffres qui font mal quand on gère des budgets publicitaires, mais qui font encore plus mal quand on est spectateur et qu’on regarde la liste de ses abonnements streaming défiler chaque mois comme une douleur chronique.
Car la cascade de hausses de tarifs est bien réelle. Netflix a relevé ses prix en mars 2026 sur l’ensemble de ses formules : l’abonnement standard passe à 19,99 dollars, le premium à 26,99 dollars, une augmentation à peine un an après celle de janvier 2025. Paramount+ a suivi dès le 15 janvier 2026, HBO Max a relevé ses tarifs d’un dollar en octobre 2025, Apple TV+ a pris trois dollars supplémentaires en août, Disney+ a augmenté en octobre aussi. C’est le grand bal des hausses, et personne n’a pensé à inviter le portefeuille du spectateur.
Selon des données agrégées sur les usages numériques, les foyers français dépensent en moyenne 54 euros par mois en abonnements de streaming, soit 24 % de plus que l’année précédente. Et d’après des projections d’analystes, les abonnements Netflix et Disney+ pourraient doubler d’ici 2035. (Non, ce n’est pas une blague. Oui, c’est déprimant.) Résultat : en France, 3,28 millions d’abonnés ont résilié leur plateforme de streaming au premier trimestre 2026, avec un taux de résiliation volontaire moyen de 8,87 % sur l’ensemble des grandes plateformes.
À lire aussi : Salles de cinéma condamnées à mourir ? Ce que 2026 change
Trump sort le bazooka : 100 % de droits de douane sur les films étrangers

Pendant que les abonnements grimpent côté consommateur, Trump s’attaque à la chaîne de production elle-même. En mai 2025, le président américain a annoncé l’instauration de droits de douane à 100 % sur tous les films produits hors des États-Unis, affirmant que l’industrie hollywoodienne mourait d’une « mort très rapide » à cause des incitations fiscales offertes par d’autres pays. La menace a été réitérée en septembre 2025, puis encore en janvier 2026. Sur son réseau Truth Social, Trump déclarait : « Notre industrie cinématographique a été volée aux États-Unis d’Amérique par d’autres pays, comme on vole des bonbons à un bébé. » Et d’ajouter, sans préciser d’échéance ni de base légale : « Afin de régler ce problème sans fin, j’imposerai 100 % de droits de douane sur tous les films produits hors des États-Unis. »
Le problème, c’est que cette mesure se heurte à un mur juridique : les films sont explicitement exclus des pouvoirs d’urgence économique du président américain, et l’industrie hollywoodienne elle-même exporte massivement, la Motion Picture Association chiffre les exportations à 22,6 milliards de dollars, avec un excédent commercial de 15,3 milliards. En Europe, la réaction oscille entre l’œil levé au ciel et l’indifférence polie, les professionnels traitant les menaces comme un coup politique plutôt que comme une mesure applicable. Sauf que l’incertitude, elle, coûte. Et les studios ont déjà commencé à réévaluer leurs tournages à l’étranger.
La menace à 100 % expliquée par Le Monde, parce qu’on a parfois besoin de se faire confirmer que oui, c’est bien aussi absurde que ça en a l’air.
Les budgets de production : quand le bois, le textile et l’acier font du cinéma

La menace des droits de douane ne se limite pas aux films finis. Le Hollywood Reporter alertait dès avril 2025 : les droits de douane sur les matériaux importés, bois, textiles, acier, équipements, allaient directement alourdir les coûts de production physique des tournages américains. On parle d’un tarif de 25 % sur les importations canadiennes et mexicaines, de 145 % sur les produits chinois. Les costumes, les décors, les équipements techniques : tout ce qui entre dans la fabrication d’un film prend mécaniquement de la valeur. Un blockbuster à 200 millions de dollars qui voit ses coûts matériels gonfler de 10 à 15 %, ce sont 20 à 30 millions supplémentaires qui ne financeront pas un seul plan de plus à l’écran.
Netflix, de son côté, a confirmé dans son rapport de résultats de janvier 2026 un budget contenu de 20 milliards de dollars pour 2026, en hausse par rapport aux 18 milliards de 2025. Ce n’est pas tant la générosité créative qui explique ce chiffre que la nécessité de compenser des coûts qui grimpent à tous les étages de la chaîne. La plateforme table sur un chiffre d’affaires entre 50,7 et 51,7 milliards de dollars pour l’année, porté à la fois par la croissance des abonnés et une « hausse significative des revenus publicitaires ». Traduction : vous allez payer plus cher, et vous allez quand même avoir de la pub.
À lire aussi : Salaires des acteurs au cinéma : le gouffre mondial qui scandalise
Le box-office mondial : entre résilience et révision à la baisse

Côté salles, le tableau est contrasté. Gower Street Analytics prévoyait en avril 2026 un box-office mondial à 34,7 milliards de dollars, soit une hausse d’environ 3 % par rapport à 2025. Mais les prévisions ont déjà été revues à la baisse, notamment à cause de la Chine dont les performances décevantes ont entraîné une révision de 550 millions de dollars, le marché chinois tombant de 7,1 à 6,55 milliards de dollars. Le grand rattrapage post-Covid se fait attendre, et les tensions géopolitiques autour des droits de douane n’arrangent pas les projections.
En France, le budget cinéma 2026 porte « la marque des contraintes actuelles », selon le rapport du Sénat de novembre 2025, qui prévoit une nouvelle ponction de 50 millions d’euros sur le secteur, tout en préservant les grands équilibres du modèle de financement, dont le crédit d’impôt. C’est la langue diplomatique pour dire que ça se serre, mais qu’on ne découpe pas encore dans le vif. Pour l’instant. Dans ce contexte, les productions européennes jouent leur survie à une époque où les majors américaines, sous pression domestique, pourraient rapatrier davantage de tournages, et donc assécher une partie des contrats de coproduction transatlantique.
À lire aussi : Les plus gros succès du box-office mondial de tous les temps
Le spectateur, dernier de la chaîne alimentaire
Au bout de cette mécanique inflationniste, il y a le spectateur, vous, nous, tout le monde. Les abonnés font un calcul simple : ils regardent ce qu’ils utilisent vraiment et coupent ce qui ne justifie plus la dépense. La spirale est désormais bien installée : les plateformes augmentent pour financer des contenus de plus en plus chers à produire, les salles répercutent la hausse des coûts d’exploitation sur le prix du billet, et l’abonnement mensuel ressemble de moins en moins à une bonne affaire face à la séance en salle. Le Verge le résume sobrement : « Il n’y a aucun signe que les prix vont baisser prochainement. »
La question qu’on ne pose pas assez : jusqu’où l’élasticité du consommateur peut-elle tenir ? On a vu les abonnés Netflix résister à chaque hausse depuis 2022, fidèles comme des soldats qui n’ont jamais reçu l’ordre de se rendre. Mais le cumul, Netflix à 20 euros, Disney+ à presque 19 dollars, Max, Paramount+, Apple TV+, Prime Video, et la place de cinéma qui frôle les 15 euros dans les grandes villes, finit par peser. À un moment, il y aura un arbitrage. Et ce n’est peut-être pas le film de studio à 250 millions qui gagnera.
Ce que l’inflation du divertissement révèle, au fond, c’est une industrie qui a longtemps vendu l’illusion de l’abondance infinie, du contenu pour tout le monde, accessible, bon marché, disponible n’importe où, et qui se réveille maintenant avec une gueule de bois structurelle. Les plateformes ont brûlé des milliards pour racheter des abonnés qui ne seraient jamais profitables au prix d’entrée initial. Hollywood a délocalisé ses tournages au bout du monde pour rogner sur les marges et satisfaire des actionnaires. Et maintenant que les factures arrivent toutes en même temps, inflation des coûts, instabilité géopolitique, pression réglementaire, saturation du marché, c’est le spectateur qui tient la note.
Reste à savoir si la prochaine grande crise de la salle obscure, ce sera un film de catastrophe ou juste le relevé de compte de décembre.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



