Pour rappel : le CD était censé mourir en 2015 avec la mort des lecteurs dans les voitures, puis en 2018 avec la disparition des rayons physiques chez les grandes surfaces, puis définitivement en 2020 avec le Covid qui a cloué les disquaires au sol. Sauf que chaque fois, il s’est relevé, un peu amoché, mais debout. En 2025, le marché mondial de la musique physique, vinyle et CD confondus, a généré 5,3 milliards de dollars à l’échelle planétaire, soit une progression de 8 % en un an, selon l’IFPI dans son rapport publié en mars 2026. C’est même le format qui affiche la croissance la plus rapide de toute l’industrie musicale sur l’exercice.
Mais derrière ce chiffre flatteur se cache une économie profondément à deux vitesses, voire à trois, et l’histoire du CD en 2026 est moins celle d’une renaissance que celle d’une recomposition.

Disque Dur à Avaler
Commençons par les mauvaises nouvelles pour les nostalgiques des tours de rangement en bois laqué. En France, le CD recule. Les Numériques l’a documenté en mars 2026 : le format cédé a perdu 2,4 % en valeur entre 2024 et 2025, passant de 91,3 à 89,1 millions d’euros de chiffre d’affaires. Le marché physique français a certes passé la barre symbolique des 200 millions d’euros (205,4 M€ en 2025, soit +5 %), mais c’est le vinyle qui tire ce train, en hausse de 15 %, à 126 millions d’euros, pendant que le CD pousse mollement depuis l’arrière du wagon.
Le marché anglais raconte la même histoire. Selon les données de Music Week reprises par Now Spinning Magazine début 2026, les ventes physiques globales au Royaume-Uni ont progressé de 1,4 % en volume, mais les revenus du CD ont légèrement fléchi, alors que le vinyle bondissait de 13,3 % en volume et de 18,5 % en valeur. Le CD représente encore 125 millions de livres sterling de revenus annuels outre-Manche, ce qui n’est pas rien, mais la dynamique est claire : le format galère à convaincre les trentenaires-quarantenaires qui ont grandi avec lui de remettre la main au portefeuille.
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Ce que le Japon Sait Que le Reste du Monde Ignore
Et là on sort la carte secrète. Le Japon est le deuxième marché musical mondial avec 7 milliards de dollars de revenus annuels selon l’IFPI, et c’est le seul grand pays occidental (ou para-occidental, selon où on trace la frontière) où le CD reste le format dominant. Pas par nostalgie, pas par snobisme audiophile, par structure culturelle et économique. Les labels japonais ont historiquement bâti leur modèle sur la distribution physique régionale, les éditions exclusives en magasin, les bonus tracks différents selon les enseignes, et surtout sur une culture du « fandom » qui précède et dépasse largement ce que l’Occident a découvert avec le K-pop. Le Japon ne consomme pas le CD comme un objet musical : il le consomme comme un objet de relation entre le fan et l’artiste.
Ce modèle, le K-pop l’a piraté, industrialisé et planétarisé. Les exportations d’albums coréens ont dépassé 301,7 millions de dollars en 2025, un record historique, selon les douanes coréennes, et les ventes mondiales de K-pop en format physique atteignent encore 93,5 millions de copies sur l’exercice. En baisse, certes (120 millions en 2023), mais le secteur reste colossal. Et la mécanique est rodée : coffrets avec photocards aléatoires, versions multiples du même album selon le groupe ou la configuration, contenus exclusifs, systèmes de vote liés à l’achat. The Korea Times le résumait en avril 2026 sans détour : « l’album physique n’est plus un support d’écoute, c’est un point de contact entre l’artiste et le fan ». Ce n’est pas de la musique qu’on vend. C’est de l’appartenance.

Plastique Fantastique (et Ses Contradictions)
Sauf que cette mécanique commence à montrer ses limites, et pas seulement économiques. L’effondrement relatif du marché domestique coréen s’explique en partie par un phénomène qu’on n’aurait pas prévu : les fans eux-mêmes commencent à se rebeller contre la surproduction de plastique. Korea JoongAng Daily citait début 2026 Choi Kwang-ho, secrétaire général de la Korea Music Content Association : « le marché local a été freiné par des préoccupations environnementales autour des CD en plastique et par un recul du marketing ultra-ciblé vers les fans ». La machine à CD bullshit commence à se gripper sous la pression d’une conscience écologique qui, même dans l’univers parfois délirant des fandoms coréens, finit par s’imposer.
En parallèle, l’industrie cherche des alternatives. Des versions digitales des « fan packages » se développent, avec cartes à collectionner sous forme de NFT ou d’accès exclusifs. Le CD comme prétexte à la vente d’un coffret collector reste viable, mais l’artiste qui mise uniquement sur ce levier en 2026 prend un risque de plus en plus calculé.
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Le Streaming a Gagné. On s’en Remet.
Soyons directs : la partie est jouée depuis longtemps. L’IFPI dans son rapport global 2026 est sans ambiguïté, les revenus mondiaux de la musique enregistrée ont atteint 31,7 milliards de dollars en 2025, avec une croissance de 6,4 %, et le streaming représente à lui seul plus de 22 milliards de dollars, soit 69 % du total. En France, la musique dématérialisée pèse 711 millions d’euros contre 205 millions pour le physique. La hiérarchie est implacable et ne se discute plus.
Et pourtant. Le marché physique français a enregistré sa meilleure croissance depuis 25 ans hors post-Covid, et le chiffre d’affaires global du secteur musical en France atteint 1,071 milliard d’euros, retrouvant 80 % de son niveau d’avant la crise du disque du début des années 2000, selon les chiffres repris par cfpmfrance.com. Ce n’est pas un paradoxe : c’est la cohabitation. Le streaming consomme la musique, le physique la possède. Ce ne sont plus les mêmes gestes, les mêmes publics, les mêmes motivations.
Le CD Ou : la Valeur de Ce Qu’on Peut Poser Sur une Étagère
Le vrai sujet économique du CD en 2026, c’est celui de la valeur perçue dans un monde de l’abondance numérique. Quand tout est accessible pour dix euros par mois sur une application, posséder quelque chose, même un disque en polycarbonate avec une jaquette carton, redevient un acte de signification. Pas pour tout le monde. Pas pour les mêmes raisons. Mais le mouvement est là. Les éditions spéciales, les rééditions remastérisées, les coffrets de luxe avec livrets photographiques et textes inédits : les labels ont compris que le CD doit justifier sa matérialité pour survivre. Fini l’époque où on pressait un album standard à 500 000 exemplaires et où il partait tout seul. Aujourd’hui, chaque CD qui se vend est une décision, un arbitrage, presque un acte militant.
Le vinyle l’a compris avant lui, d’où son hégémonie dans la renaissance du physique, et le CD apprend laborieusement la leçon. En 2025, les pressages de CD au Royaume-Uni ont augmenté de 15 % d’une année sur l’autre (chiffres Key Production Group). Ce n’est pas une explosion, c’est un signal. Quelque chose résiste. Quelque chose que Spotify, avec ses 752 millions d’abonnés payants dans le monde, ne peut pas complètement tuer : le désir d’un objet.
La question reste entière : est-ce que c’est de la survie ou du rebond ? Et franchement, en 2026, même l’industrie ne sait pas très bien répondre.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



