La Bête et son empire (à perte)
Commençons par l’éléphant dans la pièce, ou plutôt, par le mastodonte dans la salle des marchés. Jimmy Donaldson, alias MrBeast, est officiellement le créateur de contenu le mieux payé de la planète pour la quatrième année consécutive selon le classement Forbes 2025, avec 85 millions de dollars de revenus estimés et une audience cumulée de 634 millions d’abonnés toutes chaînes confondues. Sa société Beast Industries a été valorisée à environ 5 milliards de dollars par des investisseurs apparemment conquis par la magie du nombre de vues.
Sauf que, et c’est là que ça devient vraiment intéressant, cette machine à fantasme tourne techniquement à perte. Fortune et Bloomberg ont révélé que l’entité média de Beast Industries, comprenant ses chaînes YouTube et sa série sur Amazon, a enregistré un chiffre d’affaires estimé à 250 millions de dollars en 2024 pour un déficit net de près de 80 millions de dollars. Beast Games, son émission de télé-réalité diffusée sur Amazon Prime Video depuis décembre 2024, 1 000 candidats, 10 millions de dollars de prix, 44 records Guinness pulvérisés, production tournée dans trois pays, a coûté plus de 100 millions de dollars pour dix épisodes. Hollywood a mis des décennies à atteindre ce niveau d’hubris budgétaire. Lui l’a fait en moins de dix ans d’existence.
Ce qui sauve la baraque ? Un bête chocolat. Feastables, la marque de confiseries lancée en 2022 et disponible chez Walmart, Target et 7-Eleven, a généré des ventes comparables au pôle média de l’empire, avec un bénéfice réel dépassant les 20 millions de dollars. Le roi de YouTube survit grâce aux tablettes de chocolat. Voilà une phrase qui ne vieillit pas.
Amazon, elle, n’a aucun regret : Beast Games est devenue l’émission non-scénarisée la plus regardée de la plateforme dans l’histoire de Prime Video, avec 50 millions de spectateurs en 25 jours. Deux saisons supplémentaires ont été commandées en mai 2025. On peut perdre 80 millions et rester le plus bankable de la planète. C’est le paradoxe MrBeast, et il donne le vertige.
MrBeast sur le plateau de Beast Games, ou comment transformer un déficit de 80 millions en renouvellement deux saisons d’un coup.La Ligue des Extraordinaires Abonnés (version française)
En France, le paysage est moins délirant sur le plan financier, mais guère moins sérieux sur le plan stratégique. Tibo InShape s’est imposé comme le créateur francophone le plus suivi avec 26 millions d’abonnés, une hégémonie construite sur le sport, le fitness et une image de grand frère bienveillant qui n’a jamais blessé personne (ce qui, dans cet écosystème, est déjà une performance). En mars 2026, invité de Clique sur Canal+, le natif de l’Ain a balancé ses chiffres sans complexe : un million d’euros de chiffre d’affaires en janvier 2026 rien que sur ses compléments alimentaires, une activité qui s’ajoute aux placements de produits et à la monétisation YouTube pour un total estimé à 10 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel. Il se verse lui-même 10 000 euros bruts par mois. Le reste dort dans la machine.
Squeezie, Lucas Hauchard de son vrai nom, 19 millions d’abonnés, premier créateur de la génération Minecraft à avoir su ne pas rater sa mutation, représente une autre philosophie. Sa fortune est estimée entre 18 et 25 millions d’euros en 2025, bâtie sur une architecture multi-sources : revenus publicitaires YouTube (2 à 3 millions par an), merchandising via ses marques Yoko et Wetheneew (3 à 5 millions), sponsoring, et son écurie d’esport Gentle Mates. Le garçon diversifie comme un gérant de fond d’investissement qui aurait grandi avec Pokemon. Ce n’est pas un compliment anodin : il a construit quelque chose de durable dans un secteur qui mange ses enfants à vitesse grand V.

Cyprien (14,5 millions d’abonnés), Norman (11,4 millions), McFly et Carlito (7,4 millions), la première vague des créateurs francophones, a tenu. Ce n’était pas gagné. Beaucoup de contemporains ont disparu des radars après 2018, victimes de l’algorithme changeant ou d’une incapacité à pivoter. Ceux-là ont survécu, souvent en se diversifiant vers l’événementiel, la radio ou les partenariats marques grand public.
Forbes Interdit aux Petits Bras
Le classement Forbes des 50 créateurs les mieux payés de 2025 est une lecture recommandée pour quiconque croit encore que YouTube, c’est des ados qui filment leur chat. Les 50 premiers ont généré 18% de revenus supplémentaires par rapport à 2024, déjà une année record. Derrière MrBeast (85 millions de dollars), on trouve Dhar Mann (56 millions), ex-entrepreneur reconverti en producteur de mini-séries moralisatrices virales qui collabore aujourd’hui avec Meta et Google. Puis Jake Paul (50 millions), l’ancien poste de Vine devenu boxeur professionnel dont le combat contre Mike Tyson a été diffusé sur Netflix, une carrière qui ferait honte à un scénariste d’Hollywood si elle n’était pas vraie.
Ryan Kaji, Ryan’s World pour les initiés, mérite mention spéciale : fils d’immigrants, il a commencé à se filmer ouvrir des jouets à l’âge de 4 ans en 2015, et sa chaîne affiche 38,8 millions d’abonnés pour des revenus qui ont dépassé les 100 millions de dollars en 2024 selon les estimations. Il a aujourd’hui 13 ans. Hollywood met trente ans à lancer une franchise. Lui l’a fait avant d’entrer au collège.
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YouTube mange Hollywood (mais ne le digère pas encore)
La vraie question que pose cette économie de créateurs n’est pas « combien ils gagnent » mais « jusqu’où ça va ». En février 2025, les Américains ont regardé YouTube sur leur télévision plus que n’importe quel autre service de streaming, davantage que Netflix, Disney+ ou HBO, selon les données compilées par Midia Research et relayées par la BBC. Ce n’est plus une plateforme. C’est le nouveau poste de télévision.
La transition vers le contenu « professionnel » s’accélère : Issa Rae est passée de sa série YouTube Awkward Black Girl à Insecure sur HBO puis au film Barbie. Colleen Ballinger a transformé son personnage Miranda Sings en série Netflix Haters Back Off. MrBeast a produit une émission Prime Video qui a établi le record du prix le plus élevé jamais distribué dans l’histoire de la télévision et du streaming. La frontière entre les créateurs natifs du numérique et les professionnels du divertissement traditionnel ne tremble plus, elle s’est effondrée, et personne dans les studios n’a vraiment eu le temps de commander les étais.
Pour rappel, Beast Games a coûté plus qu’une bonne dizaine de longs-métrages hollywoodiens moyens. Elle a été vue par 50 millions de personnes en moins d’un mois. La plupart des films de studio rêveraient de ces chiffres. La plupart des films de studio ne se payent pas non plus en tablettes de chocolat.
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Le Classement qui fait mal aux studios
| Créateur | Origine | Abonnés | Revenus estimés 2025 | Extension hors vidéo |
|---|---|---|---|---|
| MrBeast | États-Unis | 634 millions (cumulé) | 85 M$ | Feastables, Beast Games (Prime Video), Beast Burger |
| Dhar Mann | États-Unis | 137 millions (cumulé) | 56 M$ | Studio de production, partenariats Meta, Google |
| Jake Paul | États-Unis | 79 millions (cumulé) | 50 M$ | Boxe pro, marque Prime (avec Logan Paul) |
| Ryan Kaji | États-Unis | 38,8 millions | >100 M$ (2024) | Produits dérivés, licences, grande distribution |
| Tibo InShape | France | 26 millions | ~10 M€ (CA annuel) | Compléments alimentaires, placements produits |
| Squeezie | France | 19,3 millions | 18-25 M€ (fortune) | Merch (Yoko, Wetheneew), esport (Gentle Mates), Twitch |

La Tentation du Péché Originel
Il y a pourtant un piège dans tout ça, et les créateurs qui ont grandi trop vite le savent. La dépendance à l’algorithme reste totale : un changement de politique de monétisation de la plateforme, un scandale, une banwave de sponsors, et l’édifice peut vaciller. MrBeast lui-même l’a frôlé en 2024 avec des accusations de mauvaises conditions de tournage lors de Beast Games, partiellement démenties mais suffisantes pour rappeler que la réputation est le vrai capital. On peut perdre 80 millions de dollars et s’en remettre. Perdre la confiance de sa communauté, c’est une autre histoire.
Les créateurs français, eux, jouent dans une autre catégorie économique mais avec les mêmes règles d’équilibre fragile. Tibo InShape a confié gagner « très bien sa vie » tout en admettant déléguer entièrement la gestion de ses activités parallèles, « moi je m’occupe de l’image et eux s’occupent de tout le reste ». Ce modèle est efficace jusqu’au jour où l’image se fracture. Squeezie a eu l’intelligence de construire des actifs réels (marques, équipes) qui existent indépendamment de sa tête de gondole. Nul doute que c’est cette sobriété stratégique qui explique sa longévité dans un secteur où la durée de vie moyenne d’une tendance se compte en mois.
Ce qui est certain, et c’est là-dessus qu’on peut clore ce tour d’horizon sans avoir besoin de résumer quoi que ce soit, c’est que les studios hollywoodiens, ces mastodontes qui mettent trois ans à faire valider un script, ont commencé à regarder YouTube comme les studios de l’ère du muet regardaient le cinéma parlant. Avec intérêt, avec méfiance, et avec la désagréable sensation que quelque chose leur est passé sous le nez pendant qu’ils négociaient leurs fenêtres d’exploitation. MrBeast gagne 85 millions de dollars par an et perd 80 millions en productions. Universal Records n’a jamais osé autant.
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Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




