On croyait encore que les franchises tenaient la boutique, que les dinosaures avaient verrouillé la caisse et que le public ne jurait plus que par les marques connues. Puis Christopher Nolan a débarqué avec The Odyssey, un long métrage de trois heures, classé R, sans saga à rallonge derrière lui, et a tranquillement chipé à Jurassic World son trône mondial.
Le chiffre, lui, ne tremble pas : selon les données de box-office relayées par Slashfilm le 14 septembre 2026, le film a engrangé 34,4 millions de dollars sur son neuvième week-end, dont 7,4 millions aux États-Unis, pour atteindre 1,68 milliard de dollars dans le monde. De quoi dépasser les 1,67 milliard de Jurassic World (2015), jusque-là plus gros score de l’histoire d’Universal. Le tout sans inflation dans l’équation, évidemment, ce qui change un peu la lecture mais pas l’ampleur du coup de massue. On n’est pas face à un simple succès : on est face à une petite révolution de comptoir, version multiplexe premium.
Pour comprendre le séisme, il faut remonter à 2015. Jurassic World, réalisé par Colin Trevorrow, avait alors fait figure de démonstration de force industrielle : 208,8 millions de dollars au démarrage aux États-Unis, un record à l’époque, plus d’un milliard de dollars atteint à une vitesse folle, puis une carrière qui a relancé toute une branche de la machine Jurassic avec Fallen Kingdom, Dominion et Rebirth. Le film a aussi servi de rampe de lancement à Chris Pratt, devenu à ce moment-là l’un des visages les plus bankables d’Hollywood. Bref, un vrai cas d’école du blockbuster moderne, celui qui rassure les studios et fait ronronner les actionnaires. Sauf que le temps des poules aux œufs d’or éternelles commence à sentir le réchauffé.
Et c’est là que Nolan fait son numéro de prestidigitateur : transformer une épopée antique, sans licence préexistante, en machine à billets plus solide qu’une franchise de dinosaures.
Le poème grec qui a mis Hollywood au pas
Ce qui rend The Odyssey si irritant pour la logique studio, c’est précisément ce qu’il n’est pas. Pas de reboot paresseux, pas de spin-off greffé à une marque déjà usée, pas de multivers à rallonge pour faire passer la pilule. Juste un cinéaste qui a imposé sa signature, son format, son goût pour le grand spectacle cérébral, et un studio qui a accepté de suivre. Universal a sorti 250 millions de dollars de budget de production pour accompagner le projet, après avoir déjà trouvé en Nolan un allié précieux avec Oppenheimer en 2023, qui avait rapporté 977,4 millions de dollars dans le monde et décroché l’Oscar du meilleur film. On comprend mieux pourquoi le studio a ouvert le robinet sans trop discuter.

Le plus drôle, c’est que The Odyssey ne gagne pas seulement parce qu’il est signé Nolan. Il gagne parce qu’il fabrique un événement de salle à l’ancienne, avec IMAX, formats premium et cette promesse un peu folle que l’expérience vaut le déplacement. On ne parle pas d’un simple produit de plateforme, mais d’un objet pensé pour l’exploitation en salles comme un rituel collectif. Et ça, à l’heure où tant de films semblent conçus pour disparaître dans le flux, ça fait son petit effet. Nolan ne vend pas un film : il vend une raison de sortir de chez soi.
Le box-office, ce vieux baromètre qui adore mentir un peu
Évidemment, un record de box-office ne raconte jamais toute l’histoire. Jurassic World reste, à ce jour, le plus gros lancement théâtral non-Marvel et non-Star Wars de tous les temps, un détail qui n’est pas anodin : le film de Trevorrow a prouvé qu’une marque patrimoniale pouvait encore faire lever les foules à l’échelle planétaire. Mais The Odyssey dit autre chose, et c’est peut-être là que ça devient intéressant pour la rédaction et pour le reste du petit théâtre hollywoodien : le public n’a pas totalement abdiqué devant la logique de la franchise. Il peut encore se déplacer pour un film original dans son architecture, porté par un auteur identifié, à condition que l’objet ait l’ampleur d’un événement.
Le cas Nolan est d’ailleurs presque unique. Depuis sa rupture avec Warner Bros. après les tensions autour de Tenet en 2020, il a trouvé chez Universal un terrain de jeu plus souple, plus généreux, plus enclin à miser gros sur une vision singulière. Et le résultat est là : après Oppenheimer, voilà The Odyssey qui dépasse Deadpool & Wolverine au rang des films classés R les plus lucratifs de l’histoire, puis The Avengers, puis maintenant Jurassic World. À ce stade, Nolan ne concurrence plus les franchises : il les mange au petit déjeuner, avec les os et le jus d’orange.
Le mythe, le marché et la petite claque au système
Ce succès a aussi quelque chose de méta, et on sait à quel point Nolan aime les objets qui se regardent eux-mêmes dans le miroir. Adapter Homère en 2026, avec un budget de 250 millions, c’est presque une provocation adressée au système industriel qui prétend depuis vingt ans que seule la propriété intellectuelle déjà connue mérite un chèque. Or voilà qu’un récit vieux de plusieurs millénaires, porté par un cinéaste devenu une marque en soi, vient rappeler qu’un film peut encore être une promesse de cinéma avant d’être une case à cocher dans un calendrier de studio.
On peut bien sûr pinailler sur la place exacte de The Odyssey dans le panthéon des plus gros succès mondiaux, sur sa capacité à grimper encore et à menacer Inside Out 2 ou Zootopia 2 dans le haut du classement. Mais l’essentiel est déjà là : Universal tient son nouveau fer de lance, et Nolan confirme qu’il est moins un réalisateur qu’une machine à fantasmes calibrée pour l’ère des écrans géants. Le plus ironique ? Le film qui a fait tomber Jurassic World n’a pas besoin de dinosaures pour rugir. Il lui suffit d’un héros errant, d’une salle IMAX et d’un public encore prêt à croire qu’un grand film peut aussi être un grand coup de force. Pas mal pour un poème grec, non ?
Bande-annonce VF de L'Odyssée
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




