Avant Jaws, Steven Spielberg avait déjà un pied dans la légende, mais The Sugarland Express a rappelé une vieille loi d’Hollywood : mal vendre un film, c’est parfois lui tirer une balle dans le pied avant même la sortie.
Sorti en 1974, ce premier long métrage distribué en salles de Spielberg arrive à un moment charnière. Le cinéaste a déjà fait parler de lui avec Duel, téléfilm si nerveux, si cinégénique, qu’Universal l’a propulsé sur grand écran. Un an plus tard, il va carrément inventer le blockbuster estival avec Jaws (1975), ce monstre économique et culturel qui rebattra les cartes du box-office mondial. Entre les deux, il y a The Sugarland Express, film de cavale inspiré d’un fait divers texan, écrit par Hal Barwood et Matthew Robbins, avec Goldie Hawn, William Atherton et Ben Johnson au casting. Sur le papier, on tient un polar de route, une tragédie sous adrénaline, un objet déjà très spielbergien dans sa manière de faire glisser la caméra et de chorégraphier la fuite. Sauf qu’Universal a cru tenir une autre chose : un véhicule pour sa star du moment. Et là, on a commencé à marcher de travers.
Le vrai problème n’était pas le film. C’était l’emballage, ce costume trop grand de comédie légère qu’on a voulu enfiler à une histoire bien plus acide.
La blonde, le flingue et le malentendu
Goldie Hawn n’était pas n’importe qui à l’époque. Révélée dans Rowan & Martin’s Laugh-In, elle avait bâti un personnage public fondé sur le décalage : la blonde sexy, faussement naïve, en réalité parfaitement consciente du numéro qu’on lui faisait jouer. Son Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle pour Cactus Flower l’avait installée comme une star capable de faire passer l’ironie avant la pose. Bref, une actrice populaire, oui, mais jamais réductible à la petite mascotte rigolote que les studios adorent coller sur une affiche quand ils sentent l’argent. Universal, pourtant, a choisi cette facilité-là.
Selon Goldie Hawn, le film a été vendu sur une image trompeuse : elle y apparaissait souriante, armée, avec une peluche. Le signal envoyé au public était limpide, ou plutôt catastrophiquement flou : on promettait une fantaisie enlevée, on livrait une cavale tendue, traversée de désespoir, de chaos et d’une vraie mélancolie américaine. Le public n’a pas été idiot, il a juste été pris pour un autre. Et quand un studio fabrique un contresens pareil, il ne faut pas s’étonner que la salle tousse. Le péché originel du film, c’est d’avoir été vendu comme une blague alors qu’il regardait déjà le vide.

Spielberg en embuscade, Hollywood en retard
Ce qui est assez beau, avec le recul, c’est que The Sugarland Express contient déjà le Spielberg qui va dominer la décennie suivante : le goût du mouvement, la précision du découpage, l’attention aux visages ordinaires pris dans une mécanique plus grande qu’eux. Hal Barwood et Matthew Robbins partent d’un fait réel, mais Spielberg ne filme pas seulement une course-poursuite ; il filme une Amérique qui s’emballe, des institutions qui s’acharnent, une route qui devient théâtre moral. Les scènes de poursuite, souvent en longs mouvements fluides, ont cette élégance quasi musicale qu’on retrouvera plus tard dans ses grands morceaux de bravoure. Le film n’a rien d’un brouillon. Il a plutôt l’air d’un prototype déjà très sûr de lui.
Le box-office, lui, n’a pas suivi cette finesse. Le film a rapporté 12 millions de dollars pour un budget de production de 3 millions, ce qui, objectivement, n’est pas un naufrage. Mais Universal a retiré le film des salles au bout de deux semaines, signe d’une impatience de studio assez classique : quand la machine ne démarre pas au quart de tour, on panique, on coupe, on range. On connaît la chanson. Et à ce petit jeu-là, le cinéma américain a souvent tué lui-même des œuvres qu’il n’avait pas su présenter. Le film n’a pas échoué par manque de qualité ; il a été freiné par une lecture industrielle paresseuse.
Goldie contre l’étiquette, Spielberg contre la case
Ce qui traverse cette histoire, c’est aussi une collision entre deux images publiques. Hawn lutte déjà contre l’étiquette de blonde farceuse, Spielberg contre celle du jeune faiseur brillant mais encore malléable. L’une et l’autre sont sous-estimés par le système qui les exploite. Hawn comprend très vite que le studio a vendu son visage au lieu de vendre le film ; Spielberg, lui, apprend qu’un succès critique ou une mise en scène inspirée ne suffisent pas toujours à protéger un cinéaste des caprices du marketing et des doutes des dirigeants. C’est presque un petit traité de l’industrie hollywoodienne en 1974, cette époque où la Nouvelle Hollywood commence à prendre le pouvoir mais n’a pas encore totalement renversé les vieux réflexes des majors.
Et puis il y a la suite, forcément. Le relatif échec commercial de The Sugarland Express n’a pas empêché Spielberg de revenir avec Jaws, mais Universal a, selon plusieurs récits de production, longtemps hésité à lui faire confiance pendant ce tournage chaotique. On voit bien la logique : un studio qui se trompe sur un film finit souvent par se tromper sur l’artiste. C’est bête, un peu, mais c’est Hollywood. La grande usine à fantasmes adore les coups de poker, puis s’étonne quand les cartes ne retombent pas comme prévu. Au fond, The Sugarland Express n’a pas seulement été mal vendu : il a servi de test grandeur nature pour mesurer à quel point un studio pouvait rater sa propre intuition.
Ce qui reste, aujourd’hui, c’est un drôle d’objet : ni flop, ni triomphe, mais un film déjà habité par la grâce d’un cinéaste qui allait très vite passer dans l’Olympe. Et si le public de 1974 s’est trompé de porte, on peut difficilement lui en vouloir : on lui avait promis une fête, il est tombé sur une fuite en avant. Ça arrive. Surtout quand l’affiche vous ment avec un sourire trop large et un ours en peluche dans les bras. Charmant, non ?
Bande-annonce VF de Sugarland Express
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




