Avant de devenir Ginger Grant dans Gilligan’s Island, Tina Louise a traversé un western de 1959 aussi gelé qu’un mauvais souvenir : Day of the Outlaw. Et là, on n’est plus dans la comédie de plage, mais dans une machine à broyer les nerfs.

Pour replacer le décor, les années 1950 et le début des années 1960 constituent l’âge d’or du western classique, celui qui aligne les chevaux, les duels et les horizons poussiéreux à la chaîne. Hollywood en produit alors à la pelle, du grand écran aux séries télé, avant que le genre ne se mette à se regarder dans le miroir, à se fissurer, puis à muter sous l’effet du western révisionniste. En 1959, Day of the Outlaw débarque comme un caillou dans la botte : réalisé par Andre de Toth, cinéaste hongrois passé par l’Angleterre avant de s’installer aux États-Unis en 1942, le film prend à rebours les codes du genre avec un Wyoming enneigé, une violence sourde et une atmosphère de claustration qui sent moins la poudre que l’étouffement. De Toth, déjà passé par House of Wax (1953), Ramrod, Springfield Rifle ou The Indian Fighter, connaissait la grammaire du western sur le bout des doigts. Il savait aussi, visiblement, comment la tordre sans la casser. Le résultat : un western qui n’a rien d’un saloon en roue libre et tout d’une prison blanche.

Et c’est précisément là que Tina Louise entre dans le cadre, loin, très loin du farniente télévisuel qui fera sa célébrité.

La neige, les barbelés et les mauvaises idées

Adapté du roman de Lee Edwin Wells publié en 1955, Day of the Outlaw repose sur un dispositif d’une simplicité presque cruelle : un éleveur, Blaise Starrett, joué par Robert Ryan, voit son territoire menacé par l’installation de barbelés, symbole parfait d’un Ouest qui se ferme, se découpe, se privatise. Son ennemi, Hal Crane, est incarné par Alan Marshal, et l’affaire pourrait presque se régler à coups de revolver si le film ne venait pas ajouter un troisième larron : Jack Bruhn, ancien capitaine de l’Union campé par Burl Ives, qui débarque avec sa bande et prend le village en otage. La neige, elle, n’est pas un simple décor. Elle écrase tout, elle isole, elle transforme la moindre décision en piège. On est dans une logique de survie, pas de bravoure. Le western devient ici une histoire de suffocation morale, pas de conquête héroïque.

Ce qui frappe, c’est la manière dont de Toth refuse le confort du genre. Pas de grand souffle mythologique, pas de grand soleil rédempteur, pas de frontière qui promet un avenir radieux. À la place, on a des hommes fatigués, des rancœurs minérales, des corps engoncés dans des manteaux trop lourds et des choix qui sentent la défaite avant même d’être faits. Robert Ryan, monstre sacré du dur à cuire désabusé, trouve là un terrain de jeu idéal : son personnage n’est pas un héros, c’est un bloc de colère qui se fissure à mesure que la situation lui échappe. Et Burl Ives, avec sa présence massive et presque funèbre, apporte au film une gravité d’autant plus inquiétante qu’elle ne cherche jamais l’effet. Bref, ça ne rigole pas. Pas une seconde.

Affiche de La Chevauchée des bannis
Affiche de La Chevauchée des bannis

Ginger avant Ginger, ou l’art de passer du froid au culte

Tina Louise n’a alors que quatre longs métrages au compteur. Elle débute au cinéma en 1958 avec God’s Little Acre, puis enchaîne en 1959 avec The Trap, The Hangman et Day of the Outlaw. Dans ce dernier, elle incarne Helen Crane, ancienne flamme du personnage de Ryan, désormais mariée à son rival. Le rôle n’a rien d’un simple ornement romantique : il participe à la tension générale, à cette sensation que tout le monde est prisonnier d’un passé qui colle aux bottes. Et surtout, il permet à Louise de se frotter à un registre bien plus âpre que celui qui fera sa réputation quelques années plus tard dans Gilligan’s Island, sitcom lancée en 1964 sur CBS après un pilote recalibré par Sherwood Schwartz. Entre la plage en carton-pâte et la neige hostile, il y a un monde, et Tina Louise l’a traversé sans demander son reste.

Ce qui rend le film si intéressant, c’est aussi sa réception contrariée. United Artists n’aurait pas vraiment compris où de Toth voulait aller, selon les propos rapportés par TCM et repris par Anthony Slide dans De Toth on De Toth: Putting the Drama in Front of the Camera (1996). Le cinéaste y décrit son projet comme une réflexion sur la peur, l’enfermement et la différence entre garder et être gardé. On comprend que le studio ait pu tiquer : le film ne vend pas du spectacle, il vend une angoisse. Mais c’est justement ce qui le rend précieux aujourd’hui. Dans une époque où le western classique se standardise, Day of the Outlaw choisit la dissonance. Et quand un film de 1959 ose préférer le blizzard à la poussière, on a envie de lui serrer la main, même avec des moufles.

Un western qui mord encore

Le plus beau, dans cette affaire, c’est peut-être que Day of the Outlaw reste un objet de cinéma à contre-courant, presque clandestin, qui a survécu parce qu’il ne cherchait pas à plaire à tout le monde. Il y a là une forme de radicalité discrète, sans posture, sans fanfare. De Toth filme des hommes coincés entre le territoire, le désir et la peur, et il le fait avec une sécheresse qui annonce déjà d’autres westerns plus amers, plus tardifs, plus désenchantés. On pense à ce moment où le genre cesse d’être une machine à fantasmes pour devenir un autopsie de ses propres mythes. Et franchement, ça fait du bien.

La bonne nouvelle, c’est que ce film longtemps sous-estimé se regarde encore aujourd’hui comme une anomalie splendide. La meilleure, c’est qu’il rappelle qu’avant d’être la Ginger en maillot de Gilligan’s Island, Tina Louise a aussi été une présence dans un western qui gelait les certitudes. Comme quoi, la carrière d’une star peut parfois passer par un détour bien plus mordant que son image officielle. Et ça, on ne va pas faire semblant de ne pas l’aimer.

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