Dark Matter n’a plus le confort de son roman d’origine, alors la série de Blake Crouch se met à inventer plus large, plus bizarre, et franchement plus malin. Dans l’épisode 2 de la saison 2, elle croise au passage l’ombre d’une autre fiction Apple TV+, For All Mankind, comme si le streaming s’était soudain transformé en terrain de jeu pour uchronies en réseau.

Pour rappel, Dark Matter a démarré en 2024 sur Apple TV+ avec Joel Edgerton en Jason Dessen, physicien embarqué dans un cauchemar de réalités parallèles, adapté du roman de Blake Crouch paru en 2016. La série a vite compris son vrai carburant : moins le gadget multivers que la question du foyer, de l’identité, du couple, de la famille qu’on tente de sauver quand tout le reste s’effondre. En saison 2, ce n’est plus simplement une balade entre dimensions, c’est une fuite de réfugiés sans monde d’origine, ce qui change tout. On n’est plus dans le petit vertige SF de salon, on est dans la survie pure, avec une bonne dose de paranoïa et de surveillance d’État. Bref, ça ne rigole plus.

Et puis il y a ce drôle de détour par une réalité où l’histoire américaine a bifurqué d’un cheveu. Dans cette version, John F. Kennedy perd l’élection de 1960 face à Richard Nixon, lequel coupe les vivres à la NASA et enterre, avec une élégance toute relative, l’élan vers la Lune. Résultat : pas de course spatiale, pas de grand saut technologique, pas de microprocesseurs comme on les connaît. Le twist n’est pas seulement malin, il est presque vicieux : Dark Matter imagine un monde sans ordinateur, donc sans l’infrastructure mentale et matérielle qui a fabriqué le nôtre.

Quand Apple se regarde dans le miroir, ça fait des étincelles

La connexion avec For All Mankind saute aux yeux parce que les deux séries partagent ce goût pour l’histoire déviée, la grande bascule et les conséquences en cascade. Chez Ronald D. Moore, Matt Wolpert et Ben Nedivi, l’uchronie repose sur un principe simple : et si l’URSS avait posé le pied sur la Lune avant les États-Unis ? Là, Dark Matter pousse le curseur ailleurs, mais la logique reste la même : une décision politique, un événement symbolique, et tout l’édifice technologique se recompose. On est en plein dans cette vieille machine à fantasmes qu’Apple TV+ adore alimenter depuis le lancement de ses grosses séries SF.

Ce qui amuse, c’est que la comparaison n’a rien d’un clin d’œil officiel lourdement souligné. Elle fonctionne parce que les deux fictions partagent un ADN commun : elles traitent l’histoire comme un laboratoire, pas comme un musée. Dans For All Mankind, la conquête spatiale devient un moteur d’accélération civilisationnelle. Dans Dark Matter, l’absence de cette conquête produit une humanité ralentie, presque débranchée. Même point de départ, effet inverse : l’une rêve d’aller plus loin, l’autre montre ce qu’on perd quand on n’y va pas.

Affiche de Dark Matter
Affiche de Dark Matter

Le multivers, ce bon vieux prétexte à parler de nous

En réalité, Dark Matter ne parle pas seulement de mondes parallèles. Elle parle de la possibilité même d’habiter un monde, d’y trouver sa place, d’y laisser une trace. Jason Dessen et sa famille ne traversent pas les dimensions pour le plaisir du grand huit conceptuel ; ils cherchent un endroit où ne pas être traqués, un espace où redevenir des gens ordinaires. Et c’est là que la série devient plus touchante que beaucoup de ses cousines plus tapageuses : elle garde un cœur domestique sous son vernis de SF cérébrale.

Le rapprochement avec For All Mankind renforce cette lecture. Les deux séries posent une question qui dépasse largement le gadget narratif : qu’est-ce qui fonde une société, une famille, une trajectoire individuelle ? Une victoire électorale, une mission lunaire, une décision budgétaire, un programme spatial ? On a vite fait de croire que l’histoire avance toute seule. Sauf que non. Elle dépend de quelques bifurcations bien placées, et c’est précisément ce que la SF adore nous rappeler, avec un petit sourire en coin. Le futur, chez Apple TV+, ressemble souvent à un passé qui a pris un mauvais virage.

Une série qui a compris où se cache son vrai moteur

Blake Crouch, qui a créé Dark Matter pour la télévision, s’éloigne ici de la sécurité du roman et prend un risque assez élégant : faire de la saison 2 un terrain d’expansion plutôt qu’une simple prolongation. C’est une bonne idée, parce qu’une adaptation qui se contente de recopier son modèle finit vite en meuble Ikea sans notice. Là, au contraire, la série assume sa liberté, quitte à convoquer d’autres imaginaires Apple en passant. Et tant pis si le spectateur un peu geek se met à pointer du doigt l’écran comme un détective en chaussettes.

Cette circulation d’échos entre séries dit aussi quelque chose de la stratégie d’Apple TV+ : bâtir un catalogue où les œuvres dialoguent entre elles, même sans crossover officiel. Pas besoin de super-héros ni d’univers partagé tonitruant à la Marvel ; il suffit de deux ou trois grandes uchronies bien tenues, d’un casting solide, d’une mise en scène propre et d’un goût assumé pour les hypothèses vertigineuses. Le résultat, c’est un petit écosystème SF très cohérent, presque trop poli pour être honnête, mais assez stimulant pour qu’on y revienne. À ce rythme-là, le vrai multivers d’Apple n’est pas dans les scripts : il est dans la bibliothèque de la plateforme.

Reste cette idée assez réjouissante que Dark Matter peut, au détour d’un épisode, faire résonner For All Mankind sans même lever la main. C’est le genre de collision discrète qui donne envie de regarder les séries comme des cousins qui se répondent à travers la cloison. Et franchement, dans un paysage saturé de franchises qui hurlent leur propre importance, ce petit jeu d’échos a quelque chose de rafraîchissant. Pas besoin de fanfare. Juste un monde qui en appelle un autre. Et nous, au milieu, à essayer de suivre le fil sans se prendre les pieds dans le continuum.

Bande-annonce VF de Dark Matter

Part.
Laisser Une Réponse