Dans Lanterns, l’épisode 3 ne se contente pas de raconter les origines de John Stewart : il démonte la mécanique du héros élu, pièce par pièce, jusqu’à faire apparaître ce qu’elle cache d’ordinaire sous le tapis. Et là, on ne parle pas d’un petit ajustement de continuité pour faire joli sur le tableau blanc des scénaristes. On parle d’un vrai geste de série, de ceux qui prennent un mythe pop ultra balisé et lui collent un miroir en pleine face. Depuis des décennies, le “Chosen One” tourne en boucle dans la culture blockbuster : un gamin ordinaire, une révélation, un destin, un pouvoir qui tombe du ciel, merci bonsoir. Sauf que ce vieux moteur narratif, à force d’être huilé, finit par sentir la routine. Lanterns arrive justement au moment où ce schéma commence à grincer sérieusement.
La série, diffusée sur HBO Max, s’inscrit dans une tradition de relecture très contemporaine du super-héros. On pense évidemment à Watchmen, cette autre machine à fantasmes pilotée par Damon Lindelof, qui avait déjà compris qu’on ne peut plus raconter les icônes américaines comme en 1965 sans interroger ce qu’elles excluent. L’épisode 3, intitulé OutKast, pousse le curseur encore plus loin : il consacre son heure à un flashback centré sur John Stewart, incarné par Aaron Pierre, et recompose son parcours à travers une lecture raciale et sociale qui change tout. Le procédé n’a rien d’anodin. Il transforme une origine de super-héros en récit d’inégalité, de pression familiale et de violence intériorisée. Le mythe ne s’effondre pas : il se révèle biaisé.
Pour rappel, le Green Lantern, dans l’imaginaire DC, c’est l’ordre cosmique, la volonté, la maîtrise de soi, le test moral par excellence. Le fameux anneau demande si l’on a peur, comme si la peur était un simple obstacle psychologique à dépasser. Sauf que Lanterns renverse la table : pour John Stewart et sa famille, la peur n’est pas un épisode de parcours initiatique, c’est un environnement. Être noir aux États-Unis, dans cette lecture, c’est déjà vivre dans un système où la menace est structurelle, où l’effort demandé n’est jamais le même, où l’accès à la légitimité passe par un parcours d’obstacles que d’autres n’ont même pas à voir. Voilà le petit coup de couteau élégant de l’épisode : il ne dit pas seulement que John est plus complexe qu’un élu classique, il dit que le récit de l’élu a longtemps été pensé depuis une position blanche, confortable, presque automatique. Et ça, mine de rien, ça pique.
Ce que l’épisode 3 fait sauter, ce n’est pas seulement une origine de comic book : c’est l’idée même qu’un héros mérite son pouvoir de la même manière que tout le monde.
Le halo et la fracture
Le plus malin, c’est que la série ne se contente pas d’un discours théorique. Elle le met en scène avec une précision presque cruelle. Le père de John, John Stewart Sr., voit sa trajectoire bouleversée après un échec à l’examen des Green Lantern. À partir de là, toute la famille se retrouve aspirée dans une obsession de la réussite, comme si le rêve de grandeur pouvait se transmettre par contamination. Bernadette, la mère, finit par croire à ce que son mari a vu, et cette croyance devient le moteur d’une éducation sous tension. On n’est pas dans la transmission héroïque, on est dans la fabrication d’un enfant-projet. Le “destin” ressemble soudain à une petite violence domestique bien emballée.

Et c’est là que Lanterns devient plus intéressant que la moyenne des séries de super-héros qui empilent les traumatismes comme d’autres empilent les caméos. L’épisode comprend que la figure du Chosen One est souvent une escroquerie douce : elle promet l’exception, mais elle normalise surtout l’idée qu’un individu doit porter sur ses épaules le poids d’un système entier. John, lui, finit par rejeter cette logique. Il ne se contente pas d’accepter sa place dans la lignée des élus ; il choisit de se définir autrement. Ce geste-là, dans une franchise qui adore les lignées et les héritages, a quelque chose de franchement réjouissant. Pas besoin de faire le malin : c’est du bon récit, point barre.
Le ring, le réel et le reste
Autre valeur forte de l’épisode : sa manière de faire dialoguer le folklore DC avec une lecture politique très concrète. Quand le scénario oppose Hal Jordan, le prédécesseur déjà installé, à John Stewart, il ne fabrique pas seulement un duo de rivaux. Il met en scène deux rapports au mérite. L’un a reçu, l’autre a dû prouver. L’un incarne le privilège narratif, l’autre la friction permanente. Dans un monde de franchises où le passage de témoin sert souvent à recycler la même formule avec un nouveau visage, Lanterns fait presque l’inverse : elle montre que le passage de flambeau n’est jamais neutre. Il peut être un cadeau, ou une manière de maintenir les mêmes hiérarchies sous une nouvelle peinture.
La mise en scène de Stephen Williams, qui avait déjà signé l’excellent épisode centré sur Hooded Justice dans Watchmen, renforce cette impression de continuité thématique. On retrouve ce goût pour les récits qui retournent les icônes sans les réduire, qui les exposent à la lumière dure de l’histoire américaine. Ce n’est pas de la subversion décorative, c’est du travail de fond. Et le plus beau, c’est que la série garde assez de nerf pour ne jamais se transformer en dissertation. Elle reste une série de genre, avec ses codes, ses effets, ses mystères, ses promesses de suite. Mais elle a compris un truc que beaucoup de mastodontes du genre oublient : un univers étendu ne vaut que s’il accepte de se contredire lui-même.
Alors oui, l’épisode 3 de Lanterns peut faire rager les puristes qui aiment les origines bien rangées, les cases bien alignées et les anneaux qui brillent sans bavure. Tant mieux. Les meilleures séries de super-héros ne caressent pas toujours la nostalgie dans le sens du poil ; elles la bousculent, elles la tordent, elles la forcent à regarder ce qu’elle a longtemps laissé hors champ. Et si, au fond, le vrai pouvoir de John Stewart était précisément là : refuser d’être l’élu qu’on attendait, pour devenir le personnage qu’on n’avait pas su écrire ? Ça, c’est une bague qui serre autrement.
Bande-annonce VF de Lanterns
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




