La saison 2 de Dark Matter arrête de tourner autour du pot : Leighton Vance n’a pas lancé la Box pour jouer au petit génie du chaos, mais pour aller piller des mondes meilleurs. Un geste noble, bien sûr, jusqu’au moment où l’on se souvient que dans ce genre de récit, les bonnes intentions finissent souvent en carnage cosmique.

Pour rappel, la série adaptée du roman de Blake Crouch n’a jamais été du genre à caresser son public dans le sens du poil. Depuis son lancement sur Apple TV+, elle s’amuse à faire de la physique quantique un terrain de jeu moral, avec ses doubles, ses bifurcations de destin et ses versions alternatives de personnages qui croient tous, à un moment ou à un autre, pouvoir dompter l’infini. La saison 1 avait déjà installé Leighton Vance comme l’un des visages les plus toxiques de cette machine à fantasmes, un patron de Velocity Labs prêt à tout pour garder la Box sous contrôle. Mais l’épisode 2 de la saison 2, A Perfect World, renverse légèrement la table : on remonte au moment où la Box s’allume pour la première fois, et on comprend que son grand projet partait d’une idée presque philanthropique.

Leighton voulait, dans cette version des faits, explorer des réalités parallèles capables d’avoir résolu les grands maux de notre monde : réchauffement climatique, maladies, pauvreté, guerre. Le fantasme n’est pas nouveau dans la science-fiction, mais Dark Matter lui donne ici une saveur bien particulière, parce qu’elle relie immédiatement l’utopie à la prédation. On ne cherche pas seulement ailleurs une solution ; on veut aussi la ramener chez soi, la posséder, l’exploiter, la monétiser. Le péché originel de la Box, c’est d’avoir été pensée comme un outil de salut dans un monde d’actionnaires.

Le bien commun, version multivers et très mauvaise idée

Ce qui rend cette révélation intéressante, ce n’est pas seulement le petit twist psychologique sur Leighton Vance, incarné par Dayo Okeniyi. C’est la manière dont la série reconfigure son rapport au pouvoir. En saison 1, Leighton était surtout un antagoniste de service, une figure de la cupidité technologique, le genre de type qui ferait passer la Silicon Valley pour un club de scouts. En saison 2, il devient plus ambigu : un homme qui a peut-être commencé par croire sincèrement qu’il pouvait améliorer le sort de l’humanité grâce à la Box. Le problème, évidemment, c’est qu’entre l’idéal et la catastrophe, il n’y a parfois qu’un slide de présentation et trois conseils d’administration.

Cette nuance change tout. Elle rapproche Dark Matter d’une tradition très précise de la SF télévisée contemporaine, celle qui refuse les méchants plats pour leur préférer des figures de la compromission. On pense à ces récits où la technologie n’est pas mauvaise en soi, mais où l’usage qu’en font les humains la transforme en piège. Ici, Leighton ne ressemble plus seulement à un prédateur ; il devient un homme qui a voulu jouer au demi-dieu et qui découvre que l’Olympe, c’est surtout un excellent endroit pour se casser la gueule. La série gagne en épaisseur dès qu’elle cesse de traiter son antagoniste comme un simple obstacle narratif.

Leighton, ou l’art de se fabriquer un miroir flatteur

Le détail le plus savoureux, c’est sans doute cette idée que Leighton, dans une autre réalité, met en place un réseau d’échanges technologiques entre mondes parallèles en recrutant différentes versions de lui-même. L’une d’elles prend même les traits d’un gourou de la méditation nommé Oluko, soit « professeur ». On tient là un joli résumé du personnage : un homme persuadé que l’autorité morale peut se décliner en plusieurs avatars, comme si le multivers servait aussi à dupliquer l’ego. C’est malin, et assez cruel. Parce qu’au fond, Leighton ne cherche pas seulement à sauver le monde ; il veut aussi se voir en sauveur.

La série, elle, joue sur cette tension sans trop forcer le trait. Elle sait que le public a déjà vu venir la plupart des pièges de ce type de récit, alors elle préfère déplacer le centre de gravité : au lieu de demander si la Box est dangereuse, elle demande ce qu’un homme est prêt à justifier pour la faire fonctionner. Et là, on entre dans un terrain autrement plus sale. Car Leighton a déjà du sang sur les mains, entre Blair Caplan, condamnée à une existence cauchemardesque, et les tentatives d’élimination de Jason et Amanda. La rédemption éventuelle ne lave rien ; elle ajoute juste une couche de vertige.

Blake Crouch, Apple TV+ et la petite musique du chaos organisé

Il faut aussi voir ce que cette saison 2 fait à l’adaptation elle-même. Blake Crouch, créateur de la série et auteur du roman d’origine, semble avoir choisi d’élargir le matériau plutôt que de le simplement illustrer. Résultat : Dark Matter prend le temps de réévaluer ses figures secondaires, quitte à retarder un peu la gratification immédiate. Sur le papier, ça peut paraître frustrant. En pratique, c’est ce qui donne à la série sa vraie tenue dramatique. On n’est pas dans le gadget de multivers à la chaîne, mais dans une réflexion sur la responsabilité, la fascination et la manière dont une utopie technologique finit presque toujours par ressembler à une zone de guerre.

Apple TV+ continue, de son côté, de faire ce qu’elle sait faire de mieux : miser sur des séries de genre qui ont l’air de blockbusters cérébraux mais qui préfèrent le trouble moral aux grands effets de manche. Pas besoin ici de budget tapageur ou de fanfaronnade industrielle ; la série tient surtout par son casting, sa mécanique de suspense et cette façon de faire glisser le spectaculaire vers le tragique. Leighton Vance n’est pas seulement un méchant à réhabiliter : c’est le symptôme d’une science-fiction qui a compris que l’enfer se fabrique souvent avec des slides PowerPoint très convaincants.

Reste la vraie question, celle qui va tenir la saison par la gorge : si Leighton croit encore pouvoir réparer ce qu’il a cassé, est-ce qu’on a affaire à un repentir sincère, ou à une nouvelle stratégie de contrôle déguisée en mea culpa ? La série, elle, a déjà choisi son camp : elle préfère les zones grises, les faux départs et les bonnes intentions qui dérapent. Et franchement, tant mieux. Le multivers, c’est bien. Mais le mensonge moral, chez Dark Matter, a quand même bien plus de coffre.

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