Avant d’être la Church Lady, Dana Carvey a fait un détour par un hélicoptère bardé de gadgets et une série d’action qui n’a pas tenu la distance. Blue Thunder n’a pas changé la face de la télévision, mais elle a offert à un futur pilier de Saturday Night Live un terrain de jeu aussi bref que précieux.
Pour remettre les choses à leur place, il faut revenir à Blue Thunder, le film de John Badham sorti en 1983. À l’époque, le long métrage ne casse pas le box-office en salles, mais il trouve ensuite une seconde vie massive en vidéo et à la télévision, comme tant de productions d’action des années Reagan qui ont mieux carburé hors des cinémas que dans les bilans du premier week-end. Le public ne venait pas forcément pour la critique du complexe militaro-industriel ou la paranoïa du contrôle, mais pour l’engin lui-même : un hélicoptère surarmé, lisse, menaçant, presque fétichiste. Hollywood adore ça. On pose un objet de désir au centre du cadre, et hop, la machine à fantasmes tourne toute seule.
ABC a flairé le filon au milieu des années 1980, au moment où la télévision américaine se met à recycler les succès de cinéma avec un appétit de vautour bien habillé. Il faut dire que la concurrence était rude : Airwolf de Donald P. Bellisario arrivait avec son propre hélico surboosté, et la guerre des jouets volants battait son plein. La chaîne a donc lancé une adaptation télévisée de Blue Thunder, avec une logique très claire : si le film avait séduit en partie par son hardware, la série allait pousser le bouchon encore plus loin. Résultat, on ajoute un véhicule terrestre blindé, Rolling Thunder, gigantesque, blindé jusqu’aux dents, presque ridicule dans son excès. Le principe est simple : si ça ne vole pas assez haut, on rajoute des roues et des missiles.
Le casting fait le boulot, l’audience beaucoup moins
En apparence, la série avait de quoi tenir la route. James Farentino reprenait l’axe du pilote vétéran, avec ce sérieux un peu cabossé qui colle bien aux héros d’action télé de l’époque. À ses côtés, on trouvait Bubba Smith et Dick Butkus, deux anciens joueurs NFL devenus figures publicitaires et seconds rôles musclés, parfaits pour incarner une unité spéciale qui ressemble autant à une équipe de terrain qu’à une vitrine de virilité télévisuelle. La série n’était pas qu’un parc d’attractions pour amateurs de mécaniques militaires ; elle alignait aussi des gueules solides en invités, de Richard Lynch à Kurtwood Smith, en passant par Geoffrey Lewis et Ken Foree. Bref, le casting faisait le taf.
Sauf que la diffusion, elle, sentait le piège à plein nez. Programmée le vendredi à 21 heures, la série se retrouvait face à Dallas et à The Master, autre série d’action musclée avec Lee Van Cleef en ninja, ce qui relève presque du sabotage par calendrier interposé. On peut bien empiler les hélicoptères, les blindés et les cascades, si la case horaire vous envoie au tapis, le reste suit. Blue Thunder n’aura duré que 11 épisodes. Pas de quoi bâtir une légende, mais assez pour laisser une trace chez les curieux qui aiment fouiller les marges. Dans la grande broyeuse télé, l’objet compte parfois plus que la durée de vie.

JAFO, ou le petit rôle qui annonce la suite
C’est là que Dana Carvey entre dans le cadre. Avant d’être une star de Saturday Night Live à partir de la saison 1986-1987, il incarne Clinton Wonderlove, surnommé JAFO, dans la série. Le surnom vient du film de 1983, où l’acronyme signifiait quelque chose de beaucoup plus cru ; pour la télévision, on l’a évidemment nettoyé, parce qu’ABC n’allait pas laisser passer un juron en prime time comme si de rien n’était. Carvey, à ce moment-là, n’est pas encore le caméléon comique qu’on connaît. Il est encore en train de chercher sa place, et Blue Thunder lui offre un drôle de sas : un rôle léger, un peu lunaire, dans une série qui prend ses gadgets très au sérieux.
Et c’est précisément ce décalage qui rend sa présence intéressante. Là où le film de Badham jouait la tension entre spectacle et critique du pouvoir, la série choisit le divertissement frontal, presque enfantin. Carvey, lui, apporte déjà une forme de désaxage comique, une manière de ne pas se fondre complètement dans le sérieux militaire ambiant. On sent poindre le futur virtuose de la grimace, du personnage tordu, de la voix qui déraille juste assez pour faire basculer une scène. Ce n’est pas encore un numéro, mais c’est déjà une signature en train de naître.
Le carburant des seconds rôles
À ce stade, on peut presque lire Blue Thunder comme une station-service de carrières. La série n’a pas lancé une franchise, n’a pas bâti un univers étendu, n’a pas changé la grammaire du petit écran. En revanche, elle a servi de tremplin à un comédien qui allait très vite trouver sa vitesse de croisière ailleurs. Deux ans plus tard, Dana Carvey devient présentateur de Double Dare sur Nickelodeon, puis rejoint Saturday Night Live, où il s’impose comme l’un des grands artisans du sketch américain des années 1980 et 1990. La Church Lady, bien sûr, mais aussi cette façon de tordre les voix et les postures jusqu’à faire apparaître le ridicule sous le vernis.
Il y a quelque chose d’assez beau, au fond, dans ce genre de trajectoire. Pas de grand rôle fondateur, pas de révélation tonitruante, juste une série d’action vite oubliée qui laisse passer un courant faible mais décisif. Le cinéma et la télévision sont pleins de ces bifurcations discrètes, de ces passages par des zones intermédiaires où les futurs grands trouvent leur rythme sans encore le savoir. Et c’est peut-être ça, la vraie leçon de Blue Thunder : parfois, le premier vrai test d’un talent ne ressemble pas à un tremplin, mais à un couloir de maintenance avec des gyrophares. Pas très glamour, mais diablement utile.
Alors oui, Blue Thunder a perdu la guerre des hélicoptères face à Airwolf et n’a pas survécu au rouleau compresseur des audiences. Mais dans ses 11 épisodes, elle a laissé passer un visage, une énergie, un futur. Et entre deux missiles en plastique et trois virages serrés, c’est déjà pas mal pour une série censée n’être qu’un sous-produit. Comme quoi, même les machines les plus tape-à-l’œil peuvent servir à autre chose qu’à faire du bruit. Qui l’eût cru ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




