Dans Star Trek: Deep Space Nine, Damar a beau avoir l’air d’un soldat cardassien taillé dans le marbre, son interprète Casey Biggs a surtout dû composer avec un ennemi bien plus trivial : un faux alcool visqueux à base de sirop. Comme quoi, l’épopée galactique tient parfois à un fond de bouteille franchement dégueu.
La série de Rick Berman, Michael Piller et Ira Steven Behr, diffusée entre 1993 et 1999 sur la chaîne américaine CBS, n’a jamais eu la même réputation que The Next Generation ou le clinquant Voyager. Et c’est précisément ce qui fait son charme : Deep Space Nine préfère les zones grises, les rapports de force politiques, les guerres d’usure et les personnages qui se salissent les mains. Damar, incarné par Casey Biggs, s’inscrit pile dans cette logique. Arrivé tardivement, d’abord en soldat secondaire puis propulsé dans la mécanique du Dominion War, il devient l’un de ces seconds couteaux que la série transforme en vraie matière dramatique. Rien de décoratif là-dedans. On est dans la grande cuisine de la télé feuilletonnante, celle qui sait faire monter un figurant au rang de pièce maîtresse sans prévenir personne. Et au milieu de cette ascension cardassienne, il y a un détail qui pue presque autant que le pouvoir : le kanar.
Le kanar, boisson emblématique des Cardassiens, devait avoir une apparence bien particulière à l’écran : sombre, épais, presque répugnant. Pour obtenir cet effet, l’équipe a utilisé du sirop de maïs Karo, puis plus tard du sirop pour pancakes sans sucre. Autant dire qu’on n’est pas sur le petit verre de tournage qu’on repose gentiment entre deux prises. Casey Biggs a raconté avoir dû en avaler suffisamment pour finir barbouillé au point d’en être malade au moins une fois. Et franchement, qui aurait envie de multiplier les prises avec un liquide dont la texture évoque davantage une punition médiévale qu’une boisson de science-fiction ? Le cinéma et la télévision adorent les illusions, mais les acteurs, eux, doivent parfois en payer le prix fort.
Du sirop, des prises, et un peu de bravoure
En apparence, l’anecdote prête à sourire. En réalité, elle dit beaucoup de la fabrication artisanale d’une série de science-fiction des années 1990, à une époque où l’on bricolait encore les effets et les accessoires avec une inventivité presque obstinée. Pas de gadget numérique pour sauver la mise, pas de solution propre et lisse : juste un plateau, des prises répétées, et un acteur qui doit faire comme si ce machin collant était un alcool de prestige impérial. B.C. Cameron, assistante réalisatrice, a d’ailleurs expliqué que l’équipe avait choisi ce produit parce qu’il avait la bonne texture et qu’il se distinguait visuellement de tout le reste. Traduction : on voulait du bizarre, on a eu du sirupeux. Et Biggs a dû suivre.
Ce qui rend l’histoire savoureuse, ce n’est pas seulement le gag de plateau. C’est la manière dont elle colle au personnage. Damar commence comme un rouage du système cardassien, puis devient un homme broyé par ses propres illusions de grandeur, avant d’embrasser une forme de rébellion. Son rapport à l’alcool, à la frustration, à la déchéance, tout ça n’est pas décoratif : c’est le moteur de son arc. Dans Deep Space Nine, les personnages ne grandissent pas dans le vide, ils se frottent à l’Histoire, à la propagande, à la guerre. Damar, c’est un type qui passe de l’obéissance au doute, puis du doute à la lucidité. Et pendant ce temps, Casey Biggs avale du sirop comme si sa vie en dépendait. Le métier, parfois, c’est ça : une tragédie en carton-pâte et une vraie nausée derrière.

Le grand art de faire monter un second rôle au front
Pour rappel, Deep Space Nine a toujours été la série Star Trek la plus intéressée par les conséquences plutôt que par l’exploration pure. Là où d’autres opus de la franchise avancent à coups de découvertes et de nouveaux mondes, elle préfère les alliances bancales, les empires qui se fissurent et les figures secondaires qui prennent soudain toute la lumière. Damar incarne parfaitement cette méthode. Introduit tard, il devient un pivot de la fin de série, preuve que les auteurs savaient faire fructifier un personnage sans le transformer en mascotte. Ira Steven Behr aimait justement cette idée de faire émerger des figures inattendues, de leur donner du poids, de les hisser au niveau des enjeux collectifs. C’est du feuilleton de haut vol, pas du remplissage.
Et Casey Biggs, dans tout ça, n’a pas seulement encaissé le kanar. Il a aussi donné à Damar une densité qui évite au personnage de n’être qu’un soldat de plus dans la grande machine cardassienne. Son jeu tient sur une ligne de crête : assez de dureté pour faire croire à l’uniforme, assez de fatigue pour laisser passer la fissure. C’est là que Deep Space Nine reste une série précieuse, presque insolente dans sa façon de traiter les seconds rôles comme des bombes à retardement dramatiques. On parle souvent des têtes d’affiche, mais la vraie noblesse d’une série, c’est aussi sa capacité à faire exister les types du fond du couloir.
Un petit verre pour la route, mais pas pour lui
Le plus drôle, c’est que l’histoire du kanar n’a rien d’un simple souvenir de tournage raconté pour la blague. Elle résume une époque où les séries de genre demandaient encore aux comédiens d’absorber physiquement les artifices de la fiction. Aujourd’hui, on triche plus proprement, on corrige davantage en postproduction, on évite les textures répugnantes quand on peut. À l’époque, on faisait avec ce qu’on avait, et tant pis si le résultat laissait un goût de sucre rance dans la bouche. Casey Biggs a tenu bon, le personnage a survécu à son addiction, et la série a gagné un arc mémorable au passage. Pas mal pour un faux alcool fabriqué au fond d’un atelier de plateau, non ?
Au fond, cette histoire dit quelque chose de très Star Trek : derrière les uniformes, les espèces inventées et les guerres interstellaires, il y a toujours une matière très humaine, très physique, très terre à terre. Un acteur, un accessoire, une mauvaise journée, et voilà qu’un détail devient légende de coulisses. Le futur, dans Deep Space Nine, avait parfois le goût d’un sirop trop épais. Et visiblement, il fallait un certain courage pour l’avaler.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




