Robin des bois et des scories
L’histoire, pour la raconter sans mentir : une expédition conjointe humains-Mulligans, ces clones artificiels devenus conscients après avoir servi de main-d’œuvre depuis des générations, part explorer une cité souterraine souterraine, tombe dans une embuscade tendue par le Culte Gyura, faction extrémiste religieuse de Mulligans dissidents, et se retrouve aspirée dans une déchirure dimensionnelle. Robin, le robot chargé de protéger la commandante Torys, va devoir traverser des versions parallèles de la réalité pour ramener tout ce petit monde à la maison. Edge of Tomorrow en pâte à modeler, en gros. Mais japonais. Et nettement plus halluciné.
La vraie intelligence de Hori, là où il dépasse le statut de simple artisan prodige, c’est son refus absolu de faire de la franchise au sens industriel du terme. Junk World aurait pu être un film de plus dans un univers calibré pour en sortir dix. Au lieu de ça, le réalisateur utilise le voyage dimensionnel comme prétexte narratif pour explorer des environnements radicalement différents, déserts ocres, canyons mutants, villes recouvertes d’une biomasse organique qui lorgne franchement vers l’Annihilation d’Alex Garland, et chaque dimension visitée a sa propre palette, sa propre logique visuelle, ses propres règles d’architecture miniature. C’est la preuve qu’un seul cerveau obsessionnel vaut parfois mieux que trois cents créatifs en open space.

Image(in)ation : quand les décors font le boulot que l’histoire ne fait pas
Soyons honnêtes, parce que c’est le contrat, : le scénario de Junk World est une putain de pelote à démêler. Là où Junk Head péchait par une narration trop linéaire, presque austère, son préquel part dans l’autre excès. Le voyage dimensionnel est introduit sans vraiment être expliqué, les personnages passent d’une version de la réalité à l’autre avec une désinvolture narrative qui a de quoi perdre même les spectateurs les plus patients, et les enjeux politiques, la trêve de 200 ans entre humains et Mulligans, la question de la gouvernance, la montée du fanatisme religieux, sont esquissés plutôt que creusés. The Wrap, Next Best Picture ou The Rolling Tape l’ont tous noté au TIFF 2025 : le film « manque de substance derrière les apparences », que le monde-cadre est si dense qu’il finit par écraser la trajectoire des personnages.
Ce n’est pas complètement faux. Torys et Dante restent un peu fonctionnels, leur relation à peine effleurée, et Hori semble plus à l’aise à construire une ruine qu’une psychologie. Mais, et c’est là que le débat devient intéressant, est-ce que ça invalide le film ? Non, franchement pas. Parce que le travail de mise en scène au sens strictement visuel est d’un niveau qui dépasse largement ce qu’on voit dans 90 % de l’animation mondiale, studios majeurs compris. Les scènes d’action, une fusillade en ouverture, des chevaliers en armure qui s’affrontent à la lance, des plans de combat chorégraphiés image par image avec une précision maniaque, ont une énergie, une inventivité dans le découpage, une texture physique que l’animation numérique ne peut tout simplement pas reproduire. Chaque plan a la densité d’un objet réel, parce que c’en est un.
Les créatures, elles, sont toujours aussi tordues et attachantes : mi-Giger, mi-Miyazaki légèrement vandalisé, avec cette propension unique chez Hori à rendre le grotesque immédiatement sympathique. L’équipe de production, car Junk World n’est plus un film solo, même si Hori garde la main sur à peu près tout, a visiblement tout donné pour que chaque surface, chaque texture, chaque décor secondaire raconte quelque chose. C’est le genre de film où on met sur pause au hasard et où le cadre fixe ressemble à une installation d’art contemporain.
Hori Contre-Attaque
Il faut parler de l’homme, parce que le film est indissociable de sa mythologie personnelle. Takahide Hori avait 40 ans quand il a commencé à fabriquer Junk Head. Pas de formation cinéma, pas de réseau, pas de financement initial. Juste un appartement et une idée fixe. The Japan Times le décrit comme quelqu’un qui avait « toujours eu des ambitions artistiques, illustration, sculpture, manga, sans jamais trouver sa voie ». Il l’a trouvée, en miniature, au fond d’un couloir de carton-pâte représentant un monde post-apocalyptique souterrain. C’est soit le parcours le plus inspirant depuis Werner Herzog, soit la preuve que certaines personnes n’auraient jamais dû avoir accès à de la colle thermique. Probablement les deux.
Avec Junk World, il passe à une autre échelle : une équipe élargie, un budget doublé, une ambition narrative décuplée. Présenté en première internationale au TIFF 50 en septembre 2025, dans la section Midnight Madness, la section des films qui ne rentrent dans aucune case, , le film a reçu une réception enthousiaste mais nuancée. On adore l’animation, on questionne le scénario, on ressort quand même épaté. C’est à peu près la définition d’un film d’auteur qui assume ses angles morts. Et franchement, dans un paysage où les productions d’animation sont tellement lisses qu’on pourrait les confondre avec des publicités pour téléphones, c’est déjà une position courageuse.
Junk Head, Junk World : La Franchise Malgré Elle
Le film soulève une question qui dépasse son propre cas : qu’est-ce qu’on fait d’un auteur solo qui devient, presque par accident, le gérant d’une franchise ? Junk Head avait la beauté des œuvres uniques, des films qui n’auraient jamais dû exister et qui existent quand même, portés par une obsession personnelle totale. Junk World est une suite, avec tout ce que ça implique de compromis, plus de budget, plus d’attentes, plus de collaborateurs à coordonner. Le résultat est techniquement supérieur et narrativement plus ambitieux que l’original. Est-ce forcément mieux ? Pas si sûr.
Ce qui est certain, c’est que le créneau entre Junk World et la suite probable, parce que la fin ouvre des portes assez grandes pour y faire passer un robot de trois mètres, va être determinant. Soit Hori garde le contrôle artistique total sur ce monde qu’il a entièrement conçu, et on aura un triptyque de films de stop-motion japonais qui méritera un coffret Criterion dans vingt ans. Soit Aniplex et les logiques de production industrielle finissent par digérer sa singularité. Ce serait le péché originel classique de l’industrie : trouver un truc unique, puis lui expliquer comment être moins unique.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.
![[Critique] Junk World : au fond du tas, un génie s’agite junk world](https://www.nrmagazine.com/wp-content/uploads/2026/05/junk-world--1240x698.webp)

![[Critique] One Piece épisode 1161 : Loki joue au plus fin avec Luffy ONE PIECE](https://www.nrmagazine.com/wp-content/uploads/2026/05/ONE-PIECE-E-450x253.jpg)
