The Odyssey de Christopher Nolan, sorti en 2026, a beau viser l’Olympe, il trébuche sur un caillou bien terre à terre : la manière dont il traite ses chiens. Entre la majesté du retour d’Ulysse et un malaise franchement tenace, le film rappelle qu’un grand spectacle peut aussi se faire rattraper par un détail qui mord.
On connaît la mécanique Nolan : du temps fracturé, des corps en apnée, des récits qui se replient sur eux-mêmes comme des origamis sous tension. Avec The Odyssey, le cinéaste s’attaque à un monument de la culture occidentale, un texte qui a traversé les siècles, les traductions et les réappropriations sans perdre sa puissance de mythe fondateur. Le projet, porté par Universal Pictures, aligne un casting qui sent la démesure assumée : Matt Damon en Ulysse, Tom Holland en Télémaque, Anne Hathaway en Pénélope, John Leguizamo en Eumée, sans oublier Robert Pattinson et Corey Hawkins dans le camp des prétendants. Bref, du lourd, du très lourd, du mastodonte calibré pour l’exploitation en salles et la conversation mondiale autour du film. Mais au milieu de cette machine à fantasmes, Nolan glisse un motif qui fait grincer bien plus que les dents du Cyclope : le chien.
Dans la source relayée par Nina Starner pour Slashfilm, le problème n’est pas une simple touche de noirceur décorative. Il y a d’abord cette scène de chiot jeté d’une falaise, puis la violence faite à Argos, le chien fidèle d’Ulysse, malmené par les prétendants avant d’être abandonné sur un tas de fumier. On ne parle pas ici d’un effet de manche ou d’un faux suspense. On parle d’un choix de mise en scène qui transforme un compagnon de récit en point de friction moral. Et quand on sait à quel point le cinéma adore les animaux comme raccourci émotionnel, le geste n’est pas anodin : il touche à un réflexe presque pavlovien du spectateur. Le chien, au cinéma, c’est souvent la boussole affective. Le blesser, c’est tirer une balle dans le pied de l’adhésion. Nolan ne fait pas seulement souffrir un animal : il met le public au défi de continuer à aimer son film sans broncher.
Le bon chien, le mauvais goût
Le cœur du problème, c’est qu’Argos n’est pas un accessoire. Dans la tradition homérique, il est la mémoire vivante du retour, le témoin silencieux de la fidélité absolue. Le film exploite cette charge symbolique avec une efficacité redoutable : quand Ulysse revient déguisé, le chien le reconnaît avant presque tout le monde, et la scène, d’après la critique citée par Slashfilm, arrache des larmes. Là, Nolan touche juste. Très juste même. Il comprend que le mythe d’Ulysse ne tient pas seulement à la ruse du héros, mais à ce que le retour dit de la loyauté, du temps perdu, de la reconnaissance différée. Le chien devient alors le vrai passeur entre le passé et le présent. Pas mal pour un soi-disant détail.
Sauf que le film prend un détour bien plus brutal avant d’atteindre cette émotion. Et c’est là que la lecture méta devient intéressante : en voulant peut-être rappeler la violence primitive du monde antique, Nolan pousse le curseur au point de heurter un tabou contemporain extrêmement puissant. On peut montrer la guerre, la vengeance, l’humiliation, les cadavres et les palais en ruine. Mais un chiot projeté hors champ, même sans image explicite, ça reste une ligne rouge pour une partie du public. On n’est plus dans la tragédie, on est dans le malaise pur. Le cinéaste veut faire sentir la sauvagerie du monde ; il rappelle surtout que le spectateur moderne a ses propres bornes sacrées.

Quand le mythe mord la main qui le nourrit
Ce qui rend l’affaire encore plus piquante, c’est le contraste entre la réputation de Nolan et la réception d’un tel choix. Le réalisateur, oscarisé et habitué aux récits d’ampleur, construit ici un film qui semble vouloir conjuguer la monumentalité du péplum, la sécheresse du drame intérieur et la précision quasi mathématique de son cinéma. On imagine bien la logique : faire d’Argos un motif de fidélité, de reconnaissance, de passage de témoin. Le problème, c’est que le film demande au public d’absorber une cruauté animale qui n’apporte pas grand-chose au récit sinon une brutalité de plus. Et franchement, on aurait pu s’en passer.
Le plus ironique, c’est que cette séquence ne ruine pas le film. Elle le fissure, nuance importante. D’après la source, The Odyssey reste un long métrage très bien reçu par la critique de Slashfilm, au point que Chris Evangelista lui a réservé un accueil élogieux. On peut donc tenir ensemble deux idées qui cohabitent rarement sans se rentrer dedans : oui, le film impressionne ; oui, il franchit une limite qui peut faire décrocher. Le cinéma de Nolan adore les lignes de tension, les seuils, les passages. Ici, il en touche une de trop. Le mythe survit, mais il ne sort pas indemne de ce petit carnage en miniature.
Le retour du roi, et du chien qui sait tout
Il faut quand même reconnaître à The Odyssey une chose : quand il s’agit d’Argos adulte, Nolan sait exactement où placer la caméra. Le chien qui attend, qui reconnaît, qui remue la queue d’un seul coup d’œil à son maître revenu d’entre les morts sociales, c’est du grand cinéma de reconnaissance. Pas besoin de dialogue inutile, pas besoin de violons qui font le boulot à la place de l’image. Le film comprend que le retour d’Ulysse n’a de poids que si quelqu’un, avant tous les autres, comprend qui il est. Et ce quelqu’un, c’est le chien. Évidemment. Le seul qui ne joue pas au con dans le palais.
Reste cette sensation bizarre, presque schizophrène, d’un film capable de viser l’émotion la plus pure et de la précéder par une scène qui met une partie du public en état d’alerte. C’est peut-être ça, la vraie modernité de The Odyssey : un blockbuster de prestige qui ne cherche pas seulement à impressionner, mais à provoquer des réactions contradictoires, du ravissement au rejet. On peut admirer la maîtrise, la direction d’acteurs, la puissance des images, et garder en travers de la gorge ce que le film fait subir à ses chiens. Après tout, le cinéma n’a jamais promis d’être sage. Mais il aurait pu éviter de s’acharner sur un chiot. À force de vouloir faire antique, Nolan oublie parfois qu’on n’est pas obligé de rejouer la barbarie pour raconter le retour.
Et puis, entre nous, quand un chien vous regarde comme s’il avait attendu toute une guerre pour vous revoir, on a déjà tout le drame qu’il faut. Le reste, c’est du surplus. Du très beau surplus, parfois. Mais du surplus quand même.
Bande-annonce VF de L'Odyssée
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




