Avec Michel Dejeneffe, disparu à 76 ans, c’est tout un pan de la télévision populaire franco-belge qui se replie dans la mémoire collective : celui où une marionnette pouvait voler la vedette aux humains sans que personne n’y voie un scandale. Tatayet, son castor à la voix perchée, n’était pas un gadget de fin de soirée. C’était une petite machine à faire parler le plateau, à bousculer les convenances et à rappeler qu’avant l’ère des formats calibrés, le petit écran savait encore se laisser surprendre.
Né à Namur, ancien instituteur, Dejeneffe invente Tatayet en 1975 à partir d’un col de fourrure offert par une pensionnaire de maison de retraite. Rien que ça. On est loin du brainstorming en costume dans une salle vitrée de chaîne privée : ici, l’idée naît d’un bricolage, d’un geste presque absurde, puis devient un personnage durable. Dans les années 1980 et 1990, la marionnette circule sur les plateaux de Michel Drucker et de Patrick Sébastien, fréquente la RTBF, s’invite dans les salons français, et finit même par interviewer Jacques Chirac en 1987, alors premier ministre et maire de Paris. Autrement dit, Tatayet n’était pas un simple accessoire : c’était un passeport pour entrer dans le grand cirque télévisuel de l’époque.
La mort de Michel Dejeneffe, annoncée par sa femme Maryse Liversain et sa fille Caroline, rappelle aussi une évidence un peu oubliée : la télévision d’hier laissait davantage de place aux figures hybrides, entre l’animateur, le comédien, le ventriloque et le bateleur. Aujourd’hui, on parlerait sans doute de “concept”, de “format”, de “brand character” avec l’air grave de ceux qui ont découvert la poudre. À l’époque, on disait surtout qu’un personnage marchait. Et quand il marchait, on le gardait à l’antenne. Tatayet, c’était la poule aux œufs d’or de la bonne humeur télévisée, mais avec une insolence qui évitait le sucre d’orge.
Un castor, une salopette et un petit pied de nez à la bienséance
Le succès de Tatayet tient à une alchimie très simple en apparence et redoutable en pratique : une voix aiguë, un physique immédiatement lisible, une manière de parler qui autorisait l’impertinence sans faire exploser le cadre. La marionnette pouvait se permettre ce qu’un invité humain n’osait pas toujours. Elle piquait, relançait, faisait mine de contredire, bref elle introduisait un grain de sable dans la mécanique bien huilée du divertissement télé. Et ce grain de sable, on le sait, c’est souvent ce qui sauve une émission de la naphtaline.
Michel Dejeneffe avait compris avant beaucoup d’autres que la marionnette n’était pas seulement un objet pour enfants. Elle pouvait devenir un personnage de prime time, un demi-dieu de plateau, un petit monstre sacré en tissu et en mousse. Le succès du Tatayet Show, diffusé sur la RTBF entre 1986 et 1992, dit bien cela : il existait un public pour ce mélange de comédie, de familiarité et de culot bon enfant. Pas besoin d’univers étendu, pas besoin de franchise à rallonge. Un bon personnage, une présence, une voix, et ça suffisait. Le reste, c’était du décor.
La télé d’avant les algorithmes, ou quand l’imprévu faisait audience
Il faut aussi replacer Dejeneffe dans son époque. Les années 1970, 1980 et une partie des années 1990 sont celles d’une télévision encore très centralisée, où l’exposition d’un artiste passait par quelques grands rendez-vous fédérateurs. Les plateaux de Michel Drucker ou de Patrick Sébastien fonctionnaient comme des vitrines nationales, avec cette capacité très particulière à faire cohabiter chanson, sketch, interview et numéro impossible. Tatayet y trouvait sa place sans forcer, parce que le format lui-même acceptait l’écart, la surprise, le petit déraillement.
Et puis il y a la dimension biographique, pas anodine. Dejeneffe n’était pas un pur produit du show-business, mais un instituteur devenu ventriloque, un homme de scène issu d’un autre monde professionnel. Cette trajectoire compte, parce qu’elle donne à Tatayet une forme de tendresse artisanale. On sent derrière le personnage un rapport concret au public, presque pédagogique, mais jamais pesant. Le rire venait avec un léger décalage, une insolence mesurée, une façon de regarder le monde de travers. C’est peut-être ça, le vrai luxe de la télévision populaire quand elle ne se prend pas pour un ministère : elle laisse entrer les échappées.
Un héritage en salopette, pas en vitrine
Michel Dejeneffe co-dirigeait encore jusqu’en 2023, avec sa compagne, le festival Les Dauphins magiques dans la Loire, et participait aux animations du Père Noël du lundi auprès d’enfants hospitalisés. Là encore, le détail compte. On n’est pas dans la nostalgie de musée, mais dans une continuité de présence, de spectacle vivant, de lien direct. Dejeneffe appartenait à cette génération d’artistes pour qui la scène et le plateau n’étaient pas des territoires séparés par des murs de concepts, mais deux façons de fabriquer de la proximité.
La disparition de Tatayet, au fond, n’est pas seulement celle d’un personnage de télévision belge. C’est celle d’une certaine idée du divertissement francophone, moins cynique, moins formatée, plus poreuse au bricolage et à l’accident heureux. On peut sourire de la salopette du castor, de sa voix perchée, de ses insolences de marionnette. Mais on ferait bien de ne pas rire trop vite : ce genre de figure a tenu l’antenne bien plus longtemps que nombre de concepts “innovants” sortis des bureaux climatisés. Comme quoi, un col de fourrure et un peu d’audace peuvent encore battre des armées de pitchs.
Alors oui, Michel Dejeneffe s’en va, et avec lui une certaine manière de faire parler les objets. Mais Tatayet, lui, continue de flotter quelque part entre la mémoire des plateaux et celle des spectateurs. Pas mal pour un castor. Pas mal du tout.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




