On a tellement collé Arnold Schwarzenegger à Terminator qu’on en oublie presque le reste de sa filmographie SF. Mauvais réflexe : hors robot tueur, l’homme a aussi traîné sa carrure dans des futurs moisis, des clones bancals et des cauchemars de studio bien sentis.
Pour rappel, Schwarzenegger débarque au cinéma avec Hercules in New York en 1970, puis s’installe dans l’imaginaire populaire avec Conan le Barbare en 1982 avant de devenir, deux ans plus tard, le visage même du cyborg hollywoodien dans The Terminator. À partir de là, son corps, sa diction et sa présence deviennent une matière première pour la science-fiction américaine des années 1980 et 1990, cette période où les studios aiment encore vendre des dystopies à gros budget sans avoir peur d’avoir l’air un peu ridicules au passage. Et c’est précisément là que l’Autrichien devient passionnant : pas seulement comme star d’action, mais comme figure de la SF de studio, celle qui mélange le muscle, la paranoïa, le gag et la menace existentielle. Chez lui, la science-fiction n’est jamais un décor : c’est une machine à fantasmes qui tourne à plein régime.
Dans la sélection qu’on garde ici, il y a du blockbuster, du bis luxueux, du film de studio qui a pris des risques et du pur délire de concept. Et oui, on laisse volontairement Terminator de côté, sinon ce serait trop facile, presque une triche de rédac en manque d’angle. Le vrai sujet, c’est ce que Schwarzenegger fait quand il n’est pas le T-800 : il devient un corps qui absorbe les peurs de son époque.
Le costume en acier, le cœur en vrac
En cinquième position, Batman & Robin (1997) rappelle qu’un film peut être moqué à sa sortie puis relu avec un peu plus de tendresse quand le cinéma de super-héros a fini par devenir sinistre à force de se prendre au sérieux. Joel Schumacher y pousse le côté jouet jusqu’au bout, avec un Gotham qui ressemble à un croisement entre Blade Runner et un rayon de vitrines de Noël sous acide. Schwarzenegger y campe Mr. Freeze, et ce n’est pas qu’un méchant à gimmicks glacés : il lui donne une vraie tristesse, une mélancolie presque trop humaine pour un film qui adore les néons et les blagues gelées. Le personnage est un savant devenu catastrophe, et l’acteur, avec sa masse imposante et son aplomb de demi-dieu, évite de se faire avaler par le décor. Le kitsch, ici, n’est pas un accident : c’est le carburant du film.
Ce qui sauve Batman & Robin du simple musée du mauvais goût, c’est justement sa conscience du pastiche. On est dans une SF de bande dessinée, de laboratoire loufoque, de gadgets et de rayons destructeurs, pas dans une tragédie grecque. Et franchement, ça fait du bien. Notre chère rédaction aime les films qui osent le mauvais goût avec panache, surtout quand ils ont le culot d’y glisser une vraie douleur sous la glace. Pas si bête, le bonhomme.
Clonage, panique et gros bras
Avec The 6th Day (2000), on entre dans une SF de début de millénaire, celle qui regarde le clonage avec des yeux ronds et une petite sueur froide. Le film arrive après l’affaire Dolly, ce mouton cloné en 1996 qui a suffi à relancer les fantasmes sur la reproduction humaine, les doubles, les copies et les dérives biotechnologiques. Roger Spottiswoode, qui venait de signer Demain ne meurt jamais en 1997, prend le sujet au sérieux sans l’empeser, et Schwarzenegger y joue un homme confronté à sa propre duplication avec une étonnante sobriété. On sent dans cette performance un écho à Total Recall et à Last Action Hero : l’acteur y travaille déjà son propre mythe, comme si son identité de star était elle-même un produit clonable.
Le film n’a pas la réputation d’un monstre sacré du genre, mais il a mieux que ça : une idée simple, une mise en scène propre, et cette manière très arnoldienne de rendre crédible l’absurde. Quand il se retrouve face à son double, on n’est pas seulement dans le thriller de science-fiction, on est dans une petite crise métaphysique de studio. Schwarzenegger y joue un homme qui découvre qu’il peut être remplacé, et c’est peut-être là le plus beau gag de toute sa carrière.

La télé-réalité avant l’heure, ou presque
The Running Man (1987) mérite mieux que son statut de curiosité culte. Adapté de Stephen King, sous le nom de plume Richard Bachman, le film imagine un futur où le spectacle de masse sert de soupape à une société fascisante, et où la violence se vend comme du divertissement familial. Dit comme ça, on dirait un mauvais pitch de réunion de chaîne, sauf que le film tombe juste sur une angoisse très 1980s : la fusion entre médias, pouvoir et humiliation publique. Paul Michael Glaser met en scène un monde de surfaces agressives, de décors criards et de faux-semblants, tandis que Schwarzenegger joue Ben Richards comme un gladiateur récalcitrant, un type qui finit par retourner le système contre lui. Il y a là un parfum de prémonition qui sent encore la poudre.
Le plus amusant, c’est que le film n’a rien d’un simple clone de RoboCop ou de Total Recall, même s’il partage avec eux cette obsession pour les médias qui dévorent l’humain. Arnold y est à la fois plus frontal et plus ironique, presque en mode « je vais vous casser votre jouet télévisuel à mains nues ». Et ça fonctionne parce que son image publique, déjà énorme à l’époque, donne au récit une puissance de mythe populaire. On comprend pourquoi le film a nourri tant de lectures rétrospectives : il parle du spectacle, mais il le fait avec un acteur qui est lui-même un spectacle.
Chasseur chassé, et le cosmos rigole
En deuxième place, Predator (1987) reste un miracle de bascule de genre. John McTiernan commence par un film d’action viril, presque programmatique, puis glisse vers l’horreur, le survival et la chasse à l’homme cosmique sans jamais casser son élan. Schwarzenegger y incarne Dutch, chef de commando qui comprend peu à peu qu’il n’est plus le prédateur mais la proie. Et c’est là que le film devient brillant : il inverse le rapport de force sans perdre la puissance physique de son héros. Arnold n’est pas seulement un soldat, il devient la dernière chance d’une humanité qui se croyait trop maligne pour être observée depuis la forêt par un alien armé jusqu’aux dents.
Le film joue sur plusieurs tableaux, et c’est ce qui le rend si solide : film de guerre, film de monstres, film de survie, parabole sur la masculinité en surchauffe. Le corps de Schwarzenegger, massif, huilé, presque sculptural, permet à McTiernan de faire glisser le récit vers une sorte de The Most Dangerous Game intergalactique. Avec lui, la SF cesse d’être une abstraction : elle devient une épreuve physique.
Le faux souvenir, la vraie claque
Au sommet, Total Recall (1990) reste le grand terrain de jeu de Schwarzenegger dans la SF hors Terminator. Adapté de Philip K. Dick, mis en scène par Paul Verhoeven, le film aligne mémoire implantée, révolution martienne, identité fendue, complot politique et fantasme de fuite intérieure avec une générosité presque insolente. On pourrait le résumer comme un film sur le doute, mais ce serait trop sec : Total Recall est surtout un film sur le plaisir de ne jamais trancher. Est-ce que Quaid est un agent secret amnésique ou un ouvrier qui s’invente une vie de baroudeur ? Le film refuse de choisir, et c’est précisément sa force.
Verhoeven y retrouve son goût pour la satire des corps, du pouvoir et du désir, tandis que Schwarzenegger apporte quelque chose d’essentiel : la crédibilité du fantasme. Sans lui, le film pourrait basculer dans le simple concept. Avec lui, l’idée devient charnelle, presque tactile. Il donne à Quaid une ambiguïté rare chez une star de cette taille, comme si l’homme le plus massif d’Hollywood acceptait de devenir un point d’interrogation. Et ça, c’est fort. Dans Total Recall, Arnold ne joue pas seulement un personnage : il joue la possibilité même du cinéma de science-fiction.
Au fond, si Schwarzenegger a autant compté dans la SF, ce n’est pas parce qu’il y a enchaîné les flingues et les répliques qui claquent. C’est parce qu’il a rendu crédible une idée très simple : le futur, chez lui, n’est jamais désincarné. Il a toujours un torse, une grimace, un accent et une menace. Le genre adore les machines, les clones, les aliens et les faux souvenirs ; Arnold, lui, lui donne un corps. Et on sait bien que sans corps, la SF finit souvent en PowerPoint de luxe. Pas très sexy, tout ça.Bande-annonce VF de Terminator
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




