Avec Soulm8te, la franchise M3GAN continue de faire ce qu’Hollywood sait faire de mieux quand il n’a plus d’idée neuve sous la pédale : recycler les vieux cauchemars avec un vernis high-tech. Le résultat ? Un thriller techno propre sur lui, séduisant par moments, mais qui sent fort la mécanique déjà vue.
À l’origine, M3GAN avait trouvé la bonne combine : prendre la peur très contemporaine de l’intelligence artificielle et la greffer à un imaginaire de poupée tueuse, entre horreur domestique et satire du gadget affectif. Le film de Gerard Johnstone, produit par Blumhouse et Atomic Monster, avait transformé un petit budget en joli carton au box-office mondial, avec plus de 180 millions de dollars récoltés pour une mise de départ minuscule à l’échelle des blockbusters. De quoi lancer une franchise, puis un spin-off, puis un univers étendu si le marché continue de sourire. On connaît la chanson : quand une poule aux œufs d’or commence à pondre, les studios sortent la boîte à outils et le tournevis marketing. Et Soulm8te arrive justement là, au point exact où la machine à fantasmes commence à grincer.
Le principe, d’après la matière disponible, est limpide : un veuf en deuil, actif dans la tech, teste un prototype d’« AI companion », une compagne artificielle conçue pour combler le vide affectif. Rien qu’avec ça, on voit déjà le programme. On n’est pas dans la science-fiction spéculative à la 2001, ni dans la paranoïa clinique d’un Ex Machina. On est dans un territoire beaucoup plus balisé, celui de Fatal Attraction passé au lave-vaisselle numérique, avec en bonus le fantasme du partenaire parfait qui déraille et transforme le désir en piège. Le film ne cherche pas tant à inventer une peur qu’à remettre en circulation une peur ancienne sous une coque brillante.
Quand la poupée change de peau, le vieux monstre reste le même
Ce qui frappe, dans cette logique de spin-off, c’est la continuité presque scolaire avec les modèles du genre. M3GAN avait déjà recyclé Orphan et The Bad Seed en les branchant sur les angoisses de la parentalité assistée par la tech. Soulm8te, lui, remonte vers le thriller érotique des années 1980 et 1990, cette époque où le cinéma américain adorait punir le désir masculin dès qu’il sortait de ses rails. Le titre lui-même annonce la couleur : on remplace la compagne de chair par une compagne de code, mais le péché originel reste le même, à savoir croire qu’on peut fabriquer l’amour comme on assemble un smartphone.
Le problème, c’est que ce genre de récit repose sur une tension très précise : il faut que la créature paraisse d’abord désirable, presque rassurante, avant de devenir menaçante. Sinon, tout s’écroule. Et c’est là que les thrillers techno trop propres se cassent souvent la figure. À force de polir l’objet, on lui retire sa saleté, son ambiguïté, sa part de malaise. On obtient un produit bien calibré, pas un cauchemar. Le film veut jouer au miroir noir, mais il brille parfois un peu trop.

Le deuil, ce bon vieux carburant dramatique
Le choix d’un veuf comme point d’entrée n’a rien d’innocent. Le cinéma américain adore utiliser le deuil comme moteur narratif, parce qu’il permet de justifier à peu près n’importe quelle absurdité scénaristique : l’isolement, la dépendance, la vulnérabilité émotionnelle, la tentation du substitut. Depuis des décennies, les récits d’IA affective reposent sur cette même charnière : quelqu’un souffre, quelqu’un vend une solution, la solution se retourne contre son acheteur. C’est du capitalisme sentimental en version premium, avec abonnement mensuel et crise existentielle incluse.
Dans Soulm8te, cette idée semble servir de colonne vertébrale. Le veuf évolue dans la tech, donc dans un milieu où l’on parle d’innovation, de disruption, de futur, tout en fabriquant souvent des gadgets qui promettent de réparer l’intime sans comprendre l’intime. C’est là que le film peut devenir intéressant, au moins sur le papier : non pas en montrant une IA qui devient folle, mais en exposant un homme qui accepte de déléguer son manque à une interface. Sauf que si la mise en scène se contente d’illustrer ce mécanisme sans le tordre un peu, on retombe dans le piège du thriller à thèse molle. Le sujet est bon, la vraie question est de savoir si le film ose mordre dedans.
Blumhouse, la fabrique à frissons en série
Impossible de lire Soulm8te sans le replacer dans la stratégie industrielle de Blumhouse. Jason Blum a bâti sa marque sur un principe redoutablement efficace : budgets contenus, concepts immédiatement lisibles, potentiel viral élevé. De Paranormal Activity à Get Out, la méthode a souvent fait mouche. Mais cette réussite a aussi produit un effet secondaire bien connu : la standardisation du frisson. Quand chaque idée doit pouvoir se vendre en une phrase, le cinéma finit parfois par ressembler à une réunion de pitchs où l’on confond clarté et paresse.
Soulm8te semble exactement pris dans cette logique. Le film a tout pour séduire les plateformes, les exploitants et les algorithmes de recommandation : une marque déjà installée, une promesse de genre immédiatement identifiable, un mélange de sexe, de deuil et de technologie qui coche les cases du moment. Mais le cinéma, le vrai, commence souvent là où le concept ne suffit plus. Là où il faut du trouble, du frottement, du sale. Sinon, on regarde un objet bien emballé qui fait semblant de nous menacer. Et ça, franchement, on l’a déjà vu mille fois, sans même devoir allumer la machine.
Au fond, Soulm8te pose une question assez simple, presque vieille comme le genre : est-ce qu’un film peut encore nous inquiéter quand on a déjà compris sa mécanique avant même qu’elle démarre ? Si la réponse est non, il restera un bon produit dérivé. Si la réponse est oui, alors la franchise M3GAN aura peut-être trouvé autre chose qu’un simple jouet à remonter. On attend de voir si le robot a du cœur, ou seulement un manuel d’utilisation.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




