Avec I Is Another, Felix Randau ne signe pas juste un drame d’époque bien habillé : il fabrique un objet qui regarde l’Histoire droit dans les yeux tout en lui glissant une main dans le col. Claes Bang y campe Felix Kersten, masseur de Heinrich Himmler et futur candidat au Nobel, dans un film qui sent le soufre intellectuel à plein nez.
Le point de départ a tout d’un piège délicieux pour cinéphiles en manque de matière grise : un personnage réel, longtemps resté dans les marges des récits officiels, un cadre historique saturé de culpabilité européenne, et une mise en scène qui promet moins la reconstitution muséale que le duel mental. Felix Kersten, thérapeute corporel de Himmler, a traversé la Seconde Guerre mondiale dans une position aussi obscène que stratégique, au plus près d’un des bourreaux majeurs du IIIe Reich. De quoi nourrir, des décennies plus tard, un débat qui ne s’est jamais vraiment calmé : qu’est-ce qu’un fait historique, quand les témoins, les archives et les récits se contredisent, se frottent, se déforment ? Le film de Randau arrive pile dans cette zone grise où la mémoire collective devient un champ de bataille. Et franchement, on ne pouvait pas rêver terrain plus glissant.
Derrière la façade de prestige, il y a donc une vraie question de cinéma : comment filmer un homme qui a peut-être sauvé des vies tout en travaillant pour l’un des monstres sacrés de l’horreur moderne ? Comment éviter le biopic à thèse, le costume qui étouffe, la leçon de morale empaquetée dans du velours ? C’est là que I Is Another semble viser juste : non pas expliquer l’Histoire, mais montrer à quel point elle se raconte mal, se récupère, se tord et se contredit.
Un homme, un uniforme, et tout le bazar moral qui va avec
Felix Kersten n’est pas le genre de figure qui se laisse résumer en trois lignes de Wikipédia. Médecin du toucher, intermédiaire, confident malgré lui, il a longtemps flotté entre plusieurs statuts : témoin, opportuniste, sauveur, suspect. C’est précisément ce flou qui rend le projet de Randau intéressant. Le film ne se contente pas d’empiler les dates et les faits comme un dossier scolaire ; il s’attaque à la zone trouble où l’Histoire devient matière dramatique. Dans ce genre de récit, le danger est connu : soit on sanctifie le personnage, soit on le noie sous la boue. Ici, l’enjeu semble ailleurs. Il s’agit de faire sentir la tension entre l’action concrète et le récit qu’on en fabrique après coup. Autrement dit, le film ne parle pas seulement du nazisme : il parle de la manière dont on fabrique un héros avec des morceaux de vérité et pas mal d’arrangements.
Le titre lui-même, I Is Another, annonce la couleur : identité fendue, subjectivité instable, moi contaminé par l’autre. On pense à Rimbaud, bien sûr, mais aussi à tout un cinéma de la duplicité historique, de Le Pianiste à Le Fils de Saul, en passant par ces œuvres qui refusent la pure transparence morale. Sauf qu’ici, le dispositif semble plus retors encore, parce qu’il s’appuie sur une figure dont la légende a été disputée, récupérée, contestée. On n’est pas dans le confort du grand homme exemplaire. On est dans le marécage. Et ça, pour un thriller psychologique, c’est de l’or.
Claes Bang, l’élégance au bord du gouffre
Claes Bang, lui, a tout pour faire dérailler la machine sans la casser. Depuis The Square de Ruben Östlund, il traîne cette présence légèrement aristocratique, presque trop lisse pour être honnête, ce qui en fait un acteur idéal pour les rôles où la surface ment. Dans I Is Another, il hérite d’un personnage qui demande précisément ça : de la retenue, du trouble, une forme de politesse glacée qui cache la compromission. Bang a ce talent rare de faire sentir le calcul derrière le calme. Il n’en fait jamais trop, et c’est tant mieux. Le film gagne alors ce qu’on attend d’un grand interprète dans un tel cadre : pas une démonstration, mais une contamination lente.
Face à lui, le film peut déployer sa vraie matière : les rapports de force, les échanges feutrés, les regards qui pèsent plus lourd qu’un discours. Le nazisme au cinéma a souvent été filmé comme un bloc de monstruosité ou comme une mécanique administrative. Ici, le choix du thriller psychologique permet autre chose : faire sentir la proximité du pouvoir, la banalité du mal dans sa version la plus répugnante, celle où l’on masse, on négocie, on écoute, on survit. C’est moins spectaculaire qu’un champ de bataille, mais bien plus dérangeant. Le film semble comprendre que le pire n’a pas toujours besoin de bottes qui claquent ; parfois, il porte des gants et parle bas.
La vérité, ce vieux machin qui résiste mal au cinéma
Le vrai nerf de I Is Another, c’est là : la vérité historique n’est pas un bloc, c’est une matière molle. Les récits sur Kersten ont longtemps circulé entre reconnaissance et suspicion, entre mémoire des sauvetages et soupçon d’embellissement. Un film qui s’empare d’un tel sujet ne peut pas faire semblant d’être neutre. Il doit choisir sa méthode. Randau, d’après ce que laisse entendre le projet, opte pour la friction plutôt que pour la certitude. Et c’est une bonne nouvelle, parce que le cinéma historique devient vite indigeste quand il se prend pour un tribunal. Là, au moins, il accepte de laisser des zones d’ombre. Ce n’est pas du relativisme chic, c’est du cinéma qui sait que les archives ne suffisent pas à faire une scène.
On imagine sans peine le débat que le film peut déclencher chez les amateurs d’histoire comme chez les obsédés de la représentation : jusqu’où peut-on dramatiser un personnage réel sans le trahir ? À partir de quand le biopic devient-il une machine à simplifier ? Et surtout, faut-il vraiment choisir entre rigueur et tension dramatique ? I Is Another semble répondre par une pirouette bien plus intéressante : la tension naît justement de l’impossibilité de trancher proprement.
Au fond, ce genre de film rappelle une chose un peu désagréable mais salutaire : l’Histoire n’est pas un sanctuaire, c’est un ring. Et quand un cinéaste s’y aventure sans gants, avec un acteur comme Claes Bang pour tenir la corde, on peut espérer autre chose qu’un simple costume drama de plus. On peut espérer un film qui gratte, qui dérange, qui oblige à regarder les zones sales plutôt que la vitrine. Pas mal pour un long métrage qui, sur le papier, aurait pu n’être qu’un énième drame en velours. Là, au contraire, ça sent la belle empoignade.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




