À Venise, on aime les fantômes élégants, les statues qui parlent et les destins qu’on croyait rangés au grenier de l’Histoire. Avec Anatomy of a Portrait, Francesco Clerici et Mattia Colombo s’attaquent à un nom qu’on devrait connaître par cœur : Fernanda Wittgens, première femme à diriger un musée en Italie, et résistante antifasciste à une époque où ça ne faisait pas vraiment partie du décor.
Le documentaire, présenté en première mondiale le 4 septembre dans le programme Venetian Nights de Venice Days, arrive avec une promesse assez belle pour qu’on tende l’oreille : raconter une femme qui n’a pas seulement ouvert une porte, mais en a défoncé plusieurs à coups de détermination, de culture et de courage politique. Fernanda Wittgens n’est pas un personnage de musée au sens poussiéreux du terme ; elle appartient à cette lignée de figures qui ont fait bouger les lignes sans demander la permission. Et dans l’Italie du XXe siècle, entre fascisme, guerre et reconstruction, ce genre de trajectoire n’a rien d’un petit exploit de couloir. On parle ici d’une biographie qui touche à la fois à l’art, au pouvoir et à la survie morale.
Une femme, un musée, un pays qui vacille
Pour comprendre l’intérêt d’un tel film, il faut se souvenir que les institutions culturelles italiennes ont longtemps été un bastion masculin, avec ses hiérarchies bien verrouillées et ses barons de la conservation pas franchement pressés de passer le flambeau. Fernanda Wittgens, elle, a pris la tête de la Pinacothèque de Brera à Milan dans un contexte où les femmes n’étaient pas censées incarner l’autorité patrimoniale. Le simple fait d’exister dans cette position relevait déjà du bras de fer. Le film de Clerici et Colombo semble vouloir capter cette tension-là : comment une conservatrice devient-elle une figure de résistance, et comment l’administration d’un musée peut-elle se transformer en acte politique ? Le portrait n’est pas seulement individuel, il est structurel.
Le choix du documentaire n’a rien d’anodin. Là où la fiction aurait peut-être cherché le grand geste, la musique qui enfle et les regards au ralenti, le réel permet d’embrasser les contradictions : la fonction publique et l’insoumission, la préservation des œuvres et la défense des vies, la beauté et la menace. C’est tout le sel de Fernanda Wittgens, et probablement tout l’enjeu du film : faire sentir qu’une directrice de musée pouvait, à son échelle, se retrouver au cœur d’une bataille historique. Pas besoin de cape ni de revolver. Parfois, la vraie subversion tient dans un inventaire, une décision, un refus.
Clerici, Colombo et l’art de ne pas faire du passé un bibelot
Francesco Clerici, connu pour Hand Gestures, et Mattia Colombo, associé à Trees That Walk et I Wanna Sleep With You, ne débarquent pas en terrain vierge. Leur filmographie laisse deviner un goût pour les formes attentives, les corps au travail, les gestes qui disent plus que les grands discours. On peut donc imaginer qu’Anatomy of a Portrait ne se contentera pas d’aligner les archives comme on étale des reliques sous vitrine. Le titre lui-même sent la dissection élégante, la tentative de comprendre une figure par ses lignes de force plutôt que par une hagiographie molle. Et franchement, tant mieux : les portraits trop sages, on en a déjà plein les rayons.
Le documentaire s’inscrit aussi dans une tradition très italienne de cinéma qui regarde l’Histoire à hauteur d’institution, de ville, de bâtiment, de mémoire matérielle. On pense à ces films qui savent que les pierres gardent les traces des régimes, des censures et des renoncements. Ici, la Pinacothèque de Brera n’est pas un simple décor ; c’est un poste d’observation. Une scène de théâtre, oui, mais avec des tableaux, des dossiers et des risques bien réels. Quand le musée devient un champ de bataille, le biopic cesse d’être un exercice de style.
Venise, ce vieux théâtre qui adore les passeurs
Le passage par Venice Days n’est pas qu’un détail de calendrier. La section a souvent servi de rampe de lancement à des films qui préfèrent la circulation critique au tapage industriel, et c’est sans doute le bon endroit pour ce genre d’objet : un documentaire d’auteur, nourri d’archives et de mémoire politique, qui vise moins le box-office que la réactivation d’une conscience. À l’heure où tant de productions patrimoniales se contentent de cocher les cases du prestige, ce projet a au moins le mérite d’annoncer la couleur : parler d’une femme qui a compté, et qui a compté double, parce qu’elle a été à la fois professionnelle de la culture et opposante au fascisme.
Le sujet résonne d’ailleurs avec une question très contemporaine : qui écrit l’histoire des institutions, et qui décide des figures qu’on sort de l’ombre ? Fernanda Wittgens coche toutes les cases de la redécouverte nécessaire, mais sans le parfum un peu tiède des redressements tardifs. Elle oblige à regarder en face ce que les récits officiels ont longtemps laissé de côté : la place des femmes dans la gestion du patrimoine, leur rôle dans la résistance, et leur capacité à incarner une autorité qui ne copie pas les modèles masculins. Autrement dit, le film ne célèbre pas seulement une pionnière ; il démonte un système de visibilité.
Reste à voir comment Clerici et Colombo vont tenir la promesse du titre : faire l’anatomie d’un portrait, donc découper sans dessécher, éclairer sans momifier. Si le film réussit son pari, Fernanda Wittgens pourrait bien sortir du statut de grande inconnue chic pour entrer dans celui des noms qu’on cite enfin sans bafouiller. Et ce serait déjà pas mal, non ? Dans un festival, il y a les films qui passent. Et puis il y a ceux qui remettent une pièce entière de l’Histoire à sa place. Celui-là a l’air de viser la deuxième catégorie, la plus casse-gueule, la plus nécessaire. Le genre de séance qui rappelle qu’un musée peut aussi être un front.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




