Avec The Wrong Girls, Dylan Meyer remet la comédie stoner sur le tapis au moment même où le genre sent un peu la naphtaline et le canapé élimé. Sauf que Kristen Stewart et Alia Shawkat transforment ce petit chaos chimique en vraie séance de copines, entre flemme assumée, coups de feu et chats qui commentent tout.

La source de départ, signée Chris Evangelista pour Slashfilm, plante le décor sans faire semblant : on est face à une comédie qui revendique son côté absurde, son rythme de nuit blanche et son goût pour les détours inutiles mais réjouissants. Et il faut bien le dire, la comédie stoner a aujourd’hui un parfum de retour de flamme un peu ironique. Depuis la légalisation du cannabis dans une partie des États-Unis, le sous-genre a perdu une partie de son aura transgressive, cette petite étincelle de scandale qui faisait jadis la moitié du gag. Résultat : pour exister, il doit désormais miser ailleurs. Sur la chimie entre interprètes, sur l’absurde pur, sur la sensation de traîner avec des gens qu’on aimerait garder encore une heure au bar. Autrement dit, si la fumette ne choque plus, il faut que la drôlerie tienne la route. Pas de bol pour les paresseux.

Dans The Wrong Girls, Kristen Stewart et Alia Shawkat jouent deux meilleures amies à Los Angeles, colocataires, fauchées, un peu à côté de la plaque, mais parfaitement à l’aise dans leur petit royaume de snacks, de bongs sophistiqués et de flemme organisée. L’une a laissé derrière elle une trajectoire académique brisée, l’autre rêve de cuisine, et toutes deux avancent comme si la vie était une longue sieste interrompue par des problèmes de loyer. Le film, lui, refuse le réalisme sec pour embrasser un ton de hang-out movie, ce genre de récit où l’intrigue compte moins que la manière dont les personnages se renvoient la balle. Le vrai sujet n’est pas la drogue : c’est l’amitié comme planche de salut, ou comme dernier meuble encore debout dans l’appartement.

Chats télépathes et galère de nuit : le film part en vrille, et c’est tant mieux

Le moteur narratif, lui, tient du quiproquo sous acide : une valise de substances psychédéliques expérimentales tombe entre de mauvaises mains, les deux héroïnes tentent d’en tirer de l’argent, et l’affaire dégénère en course-poursuite nocturne. Le détail qui fait basculer l’ensemble dans l’absurde assumé ? Les deux femmes finissent par communiquer télépathiquement, y compris avec leurs chats, doublés par Seth Rogen et Kumail Nanjiani. Oui, on a déjà vu des idées plus sages. Mais c’est justement là que le film joue sa carte : ne jamais prétendre être plus malin qu’il n’est, préférer la blague qui part de travers à la démonstration bien coiffée.

Dans ce registre, Dylan Meyer ne cherche pas la révolution formelle. Il préfère installer une texture, un climat, une sorte de douceur bancale où les scènes s’enchaînent comme des virées sans GPS. Le récit déroule une nuit presque continue, peuplée d’un mercenaire armé, d’une scientifique excentrique, de sbires hollandais uniformisés et d’un riche snob en pleine réception mondaine. Le casting secondaire a beau aligner des noms solides, tout le monde n’a pas le temps d’exister autant qu’il le faudrait. Mais le film ne s’effondre pas pour autant, parce qu’il sait où mettre son énergie : sur le duo central, sur les regards, sur les silences, sur cette manière qu’ont Stewart et Shawkat de faire croire qu’elles improvisent une vie entière entre deux répliques. Quand le scénario tangue, la complicité fait le boulot. Et franchement, on a vu des blockbusters avec moins d’âme pour beaucoup plus cher.

Affiche de The Wrong Girls
Affiche de The Wrong Girls

Kristen Stewart, Alia Shawkat : le duo qui sauve la mise sans lever le petit doigt

Ce qui frappe surtout, c’est à quel point Kristen Stewart continue de creuser une filmographie de l’entre-deux, entre cinéma d’auteur, fantôme de franchise et personnages qui semblent toujours sur le point de s’excuser d’exister. Ici, elle retrouve une forme de désinvolture très contrôlée, ce mélange de sécheresse et de fragilité qui lui va mieux que n’importe quel costume de superproduction. Alia Shawkat, de son côté, apporte cette fausse nonchalance légèrement cabossée qui fait merveille dans les récits de copains paumés. Ensemble, elles fabriquent un espace de jeu où la comédie peut respirer, même quand les gags ne tombent pas tous pile. Le film n’a pas besoin d’être génial à chaque minute ; il lui suffit d’être fréquentable, et il l’est.

La bande-son des voix de chats ajoute d’ailleurs un niveau de second degré assez malin. Ce qui aurait pu tourner au gimmick usé devient progressivement plus drôle, parce que le film ne s’acharne pas à en faire trop. Il laisse l’idée s’installer, puis la relance au bon moment. C’est presque une leçon de dosage, ce qui n’est pas rien dans une comédie qui tourne autour de produits psychotropes. On pourrait même y voir une petite méta sur la manière dont le cinéma indépendant américain recycle des formules anciennes : au lieu de prétendre inventer la poudre, il réactive un vieux moteur de comédie en le branchant sur deux actrices qui savent exactement comment faire exister le vide autour d’elles. Pas besoin de table rase : parfois, il suffit d’un bon duo et d’un scénario qui ne se prend pas pour le messie.

Une vieille recette, mais servie tiède avec le sourire

Au fond, The Wrong Girls ne cherche pas à réconcilier qui que ce soit avec la comédie stoner. Il ne réinvente pas la formule, il ne prétend pas la sauver, il ne lance pas un manifeste pour le retour du joint au cinéma. Et c’est peut-être sa meilleure idée. En acceptant d’être un film de circulation, de conversations, de petits dérapages et de chaos modéré, il trouve une forme de confort assez rare dans le cinéma américain contemporain, souvent obsédé par le concept ou par la surenchère. Ici, on regarde surtout deux amies se débattre, se soutenir, se chamailler, et finir par se dire qu’elles s’aiment très fort au milieu du bordel. C’est mince ? Oui. Mais c’est aussi la base de pas mal de comédies qui tiennent encore debout vingt ans plus tard.

Chris Evangelista, dans sa critique pour Slashfilm, relève d’ailleurs que le film fonctionne mieux par son atmosphère que par l’efficacité de tous ses gags. Et ça, on peut le comprendre sans lever les yeux au ciel : certaines œuvres gagnent à être vécues comme une soirée qui traîne, pas comme un mécanisme d’horlogerie. The Wrong Girls n’a pas l’ambition d’un mastodonte, et c’est précisément ce qui lui évite de se tirer une balle dans le pied.

Reste cette question un peu bête, donc forcément intéressante : dans une époque où tout doit être plus grand, plus fort, plus rentable, plus brandé, est-ce qu’un film qui assume d’être juste drôle, un peu bancal et franchement décalé n’a pas déjà gagné quelque chose ? On laisse la réponse flotter dans l’air, avec une valise suspecte, deux meilleures amies et un chat qui a probablement plus de répartie que la moitié des franchises en activité. Pas mal, non ?

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