En 2006, Michael Mann a pris une série télé un peu kitsch, l’a passée à la machine à haute tension et a signé un blockbuster que le public a d’abord boudé avant de le réhabiliter. Vingt ans plus tard, Miami Vice débarque sur Prime Video et rappelle qu’un film peut se faire démonter à sa sortie puis gagner, à l’usure, le statut de drôle de monstre sacré.
Le cas Miami Vice est presque un petit manuel de l’histoire du cinéma commercial des années 2000. À l’époque, Hollywood adore recycler ses marques, ses séries, ses franchises, ses vieux logos rassurants, mais le film de Michael Mann refuse la soupe tiède. Il arrive avec un budget annoncé d’au moins 135 millions de dollars, une ambition visuelle de tous les instants, Jamie Foxx tout juste auréolé de son Oscar pour Ray (2004), Colin Farrell encore en pleine zone de turbulence publique, et cette idée très Mannienne qu’un polar peut être à la fois une cavalcade de balles et une méditation sur la nuit, la peau, la vitesse et la solitude. Résultat au box-office mondial : 164 millions de dollars. Pas un désastre absolu, mais un joli gadin pour un tel mastodonte. Surtout quand on sait que le film a longtemps traîné une réputation de faux départ, avec un score famélique de 47 % sur Rotten Tomatoes, comme si le film avait été jugé trop froid pour les uns, trop sérieux pour les autres. Le genre de situation où le studio serre les dents et où les cinéphiles, eux, finissent par revenir au comptoir, un peu penauds, en disant : bon, en fait, il y avait quelque chose.
Et ce “quelque chose”, c’est précisément là que Michael Mann fait toute la différence : il ne filme pas un remake, il filme une mutation.
Le néon, la sueur et la balle perdue
Dans la plus pure tradition hollywoodienne, Miami Vice aurait pu n’être qu’un produit de plus, un simple recyclage de propriété intellectuelle, un énième coup de peinture sur une marque connue. Sauf que Mann, lui, ne travaille pas comme ça. Le bonhomme n’a jamais été un faiseur docile. Depuis Heat jusqu’à Collateral, il traite l’action comme une matière sensible, presque physique, où chaque échange de tirs raconte autant qu’une scène de dialogue. Ici, l’intrigue policière sert de prétexte à un ballet de textures : pluie, phares, cuir, écrans, visages fermés, corps tendus. On est loin du clinquant télévisuel des années 1980. La série d’origine, que Mann avait d’ailleurs accompagnée comme producteur exécutif, baignait déjà dans une esthétique de carte postale sous stéroïdes ; le film, lui, coupe le sucre et garde l’ivresse. C’est un polar qui remplace le gadget par le vertige.

Et puis il y a les acteurs. Jamie Foxx, à ce moment-là, sort de l’Olympe avec une assurance presque insolente. Colin Farrell, lui, traverse une période plus chaotique, ce qu’il a lui-même reconnu plus tard en disant ne pas garder un grand souvenir du tournage, notamment à cause de son rapport à l’alcool à l’époque. On ne va pas jouer les psy de comptoir, mais cette tension-là se sent à l’écran : Foxx est tenu, précis, presque glacé ; Farrell, plus fébrile, plus nerveux, apporte une forme de déséquilibre qui colle étrangement bien au film. Leur duo ne cherche jamais la camaraderie facile. Il avance comme deux lignes parallèles qui acceptent enfin de se croiser. On n’est pas dans le buddy movie, on est dans la friction à bas bruit.
Un flop qui a du coffre
Ce qui rend Miami Vice si intéressant aujourd’hui, c’est qu’il a gagné ce que tant de blockbusters perdent en route : du relief. À sa sortie, en 2006, le film a été regardé comme un objet trop austère, trop opaque, pas assez généreux en punchlines, pas assez docile pour l’exploitation en salles. Avec le recul, on voit surtout un long métrage qui refuse la facilité et qui, à sa manière, anticipe une partie du cinéma d’action contemporain : plus sensoriel, plus fragmenté, plus soucieux de l’atmosphère que de l’explication. Quand on compare ses séquences d’action à beaucoup de productions récentes, même coûteuses, le constat pique un peu : Mann faisait déjà du grand spectacle avec une élégance qui ne sentait pas le plastique neuf. Le film a peut-être perdu la bataille commerciale, mais il a gagné celle de la durée.
Le plus drôle, c’est que ce retour en grâce arrive au moment où Hollywood s’entête encore à relancer la machine. Un reboot de Miami Vice est en préparation avec Austin Butler et Michael B. Jordan, sous la direction de Joseph Kosinski, cinéaste qui sait, lui aussi, faire briller les moteurs et les corps dans la nuit. Autant dire que la comparaison avec Mann sera inévitable. Et franchement, le nouveau projet part avec un handicap de taille : il devra exister face à un film que beaucoup ont d’abord pris pour une erreur de parcours avant d’admettre qu’il avait du nerf, du style, et cette petite arrogance des œuvres qui ne demandent pas la permission. Le culte, parfois, c’est juste le temps qui finit par avoir mauvais goût pour les jugements expéditifs.
Alors oui, on peut toujours regarder Miami Vice comme un polar de plus sur des flics infiltrés chez les trafiquants. Mais ce serait rater l’essentiel : c’est un film sur la surface qui saigne, sur le glamour qui se fissure, sur le blockbuster qui ose encore être bizarre. Et ça, dans le paysage actuel, ça vaut tous les mojitos du monde.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




