Un film de braquage qui sent la poudre, la corruption et le mauvais plan dès la première minute : Triple 9 n’a jamais eu le glamour d’un grand casse hollywoodien, mais il a le nerf, le casting et la crasse pour mériter qu’on le remette sur la platine.
Sorti en 2016, réalisé par John Hillcoat, le long métrage aligne un budget de production d’environ 20 millions de dollars pour un box-office mondial qui a plafonné à 26 millions. Dit comme ça, on voit tout de suite le problème : l’affaire n’a pas été un triomphe commercial, et la sortie en salles a vite pris l’eau. Pourtant, le film a quelque chose de plus intéressant que sa trajectoire de caisse enregistreuse mal réveillée. Il arrive aujourd’hui sur Netflix avec cette aura très particulière des œuvres qui ont raté leur rendez-vous avec le public, puis qui reviennent par la fenêtre de diffusion comme si de rien n’était. Le genre de film qu’on redécouvre quand le vacarme des blockbusters s’est calmé.
Pour rappel, Hillcoat n’est pas un débutant en matière de virée poisseuse : Lawless avait déjà montré son goût pour les marges, les hommes cabossés et les territoires où la morale se négocie au couteau. Ici, il pousse le curseur vers un thriller de corruption en uniforme, où des policiers véreux sont tenus en laisse par la mafia russe pour exécuter un casse quasi impossible. Le principe du 999, code policier pour signaler qu’un agent est à terre, donne au film sa mécanique tordue : fabriquer une diversion mortelle pour ouvrir la route du braquage. C’est sale, sec, tendu. Pas très chic, donc plutôt réjouissant.
Et puis il y a le casting, cette machine à attirer les regards qui, en 2016, n’avait pas encore pris toute sa dimension de monstre sacré en roue libre.
Une brochette qui ne fait pas semblant
Anthony Mackie mène la danse, à une période où son nom restait encore largement associé à Sam Wilson dans le Marvel Cinematic Universe. On était avant que son personnage n’agrandisse vraiment son territoire dans la franchise, avant que son visage ne devienne familier au point d’entrer dans le mobilier pop. Face à lui, Casey Affleck incarne le jeune flic sacrifié sur l’autel du plan, tandis qu’Aaron Paul apporte son énergie nerveuse de survivant permanent, héritée de Breaking Bad. À leurs côtés, Kate Winslet, Chiwetel Ejiofor, Woody Harrelson, Gal Gadot, Norman Reedus, Michael K. Williams, Clifton Collins Jr. et Teresa Palmer composent une galerie qui ressemble à un dîner de gala organisé par un commissariat corrompu. Ça fait du monde, et pas du petit.

Le film a aussi un charme de photographie de l’instant. Gal Gadot n’était pas encore devenue Wonder Woman, Anthony Mackie n’avait pas encore consolidé son statut de tête d’affiche au-delà du costume Marvel, et plusieurs de ces comédiens allaient encore grimper plus haut dans les années suivantes. Triple 9 ressemble presque à une capture d’écran du cinéma de stars au moment où les franchises commençaient à aspirer tout l’oxygène.
Le casse a raté, le film pas tant que ça
Pourquoi l’avoir laissé filer entre les doigts ? D’abord parce que les critiques ont accueilli le film fraîchement, avec un score critique tournant autour de 54 % sur Rotten Tomatoes. Ensuite parce qu’Open Road Films n’avait pas la puissance de feu marketing d’un grand studio capable d’imposer l’objet comme un événement. Et puis il y a eu le calendrier, ce bourreau sans pitié : Deadpool était alors en train de pulvériser les compteurs au box-office, aspirant l’attention du public et des salles comme un aspirateur branché sur le jackpot. Dans ces conditions, Triple 9 a fini en victime collatérale, un peu comme un bon second couteau coincé derrière un mastodonte en pleine démonstration de force.
Mais le film gagne à être revu hors du bruit de sortie. Son intérêt ne tient pas seulement à son affiche XXL, mais à sa manière de salir le heist movie sans le dissoudre. Hillcoat filme la mécanique du hold-up comme une spirale de méfiance, de trahisons et de gestes mal ajustés. On n’est pas dans le braquage élégant à la Ocean’s Eleven, ni dans la grandiloquence opératique d’un Michael Mann en grande forme. On est dans quelque chose de plus rugueux, plus instable, plus humain aussi, avec cette impression que tout peut dérailler pour une raison minuscule. Le film ne brille pas, il racle. Et c’est précisément pour ça qu’il tient.
Au fond, sa vraie qualité est là : il ne cherche pas à être le roi du box-office, juste un bon sale petit thriller qui serre les dents et refuse la pose. Sur Netflix, débarrassé de son contexte de sortie et de la concurrence qui l’a écrasé, Triple 9 retrouve une chance de jouer sa partie. Pas besoin d’en faire une relique culte à la va-vite ; on peut simplement admettre qu’il y a là un polar nerveux, bien peuplé, et plus solide que sa réputation de film oublié. Et franchement, dans la grande loterie des redécouvertes, on a vu bien pire comme braquage.
Comme quoi, parfois, il suffit d’un retour en streaming pour qu’un film mal garé sur l’autoroute des sorties trouve enfin sa vraie voie.
Bande-annonce VF de Triple Nine
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




