Aardman remet Shaun au centre du jeu avec Shaun the Sheep: The Beast of Mossy Bottom, un troisième long métrage qui troque la simple malice champêtre contre un Halloween bricolé à la main, entre monstres de bric et de broc et panache gothique. Et comme toujours chez les Anglais de Bristol, on ne fait pas semblant : on fabrique des décors, on éclaire des miniatures, on pétrit la matière jusqu’à ce qu’elle respire. Bref, on est loin du plastique lisse qui sent le pipeline à 200 kilomètres.
Pour situer le terrain, Aardman Animation fête plus de cinquante ans d’existence et reste l’un des derniers grands bastions du stop-motion artisanal. Le studio a signé des monuments comme Chicken Run, longtemps présenté comme le plus gros succès du genre, et a fait de Wallace & Gromit une franchise à la fois populaire et très british dans son humour de travers. Shaun, lui, traîne depuis 2007 dans sa série télévisée, avec près de 200 courts métrages à son actif, avant de passer au grand format avec Shaun the Sheep Movie puis A Shaun the Sheep Movie: Farmageddon. Autrement dit, le mouton a de la bouteille, et pas qu’un peu.
Avec The Beast of Mossy Bottom, Aardman ne cherche pas à faire peur pour de bon : le studio s’amuse à convoquer l’imaginaire de l’horreur pour mieux le tordre en comédie familiale.
Le loup, la lanterne et le clin d’œil qui claque
Le point de départ est simple, presque enfantin : le fermier détruit le potager de citrouilles, Shaun se lance dans une expérience de savant fou pour réparer la catastrophe, et voilà qu’une créature rôde dans les bois de Mossingham. Sauf que le film ne se contente pas d’un monstre de foire. Les réalisateurs Steve Cox et Matthew Walker ont pioché dans la grande armoire à frissons du cinéma : Frankenstein chez Universal, les productions Hammer, Psycho, The Shining, jusqu’à une transformation qui renvoie à An American Werewolf in London. Le tout, évidemment, en stop-motion. Ça change un peu des CGI qui brillent comme un showroom.
Ce qui est malin, c’est que le film ne verse jamais dans le pastiche sec. Il emprunte les codes du gothique, oui, mais pour les filtrer à travers une esthétique plus pop, plus lumineuse, presque Scooby-Doo dans l’esprit. Les violets, les oranges, les verts acides, les néons d’Halloween : tout est pensé pour que le jeune public entre dans le jeu sans se retrouver coincé dans une cave humide avec un balai et un cercueil. Aardman fait du frisson en famille, pas du cauchemar en kit.
Le fermier, ce héros qui perd ses cheveux et sa contenance
Autre valeur du film : le fermier. On le connaît comme silhouette burlesque, un peu rustique, souvent dépassée par son propre troupeau. Ici, il devient un personnage plus vulnérable, obsédé par sa calvitie, secoué par une forme de complexe physique, et même embarqué dans une romance avec une nouvelle venue, la vétérinaire. Le détail n’est pas gratuit : chez Aardman, les corps disent toujours quelque chose de l’âme, même quand ils sont en pâte à modeler. Le fermier qui doute de sa tignasse, c’est presque un gag de music-hall, mais c’est aussi une petite tragédie de l’ego. Pas mal pour un film avec des moutons.

Cette nouvelle dynamique donne au récit un axe plus large que la simple aventure de Shaun. Selon Matthew Walker, chaque film de la franchise explore une relation différente : Shaun et le fermier dans le premier, Shaun et Bitzer dans le second, puis ici Shaun face au troupeau, avec une tension plus familiale. Le mouton vedette se retrouve presque à contre-courant des siens, obsédé par sa solution chimique, donc un peu en roue libre. Le vrai sujet, au fond, c’est l’invention de la famille comme terrain de conflit, pas comme cocon tiède.
Le bricolage contre la dictature du lisse
Ce qui frappe dans la visite du plateau, c’est l’ampleur du travail manuel. Des ateliers entiers pour les costumes, les marionnettes, les accessoires, les décors, une armée d’artisans pour fabriquer des détails minuscules que la caméra va capter comme des indices de vie. Dans une époque où l’on nous vend trop souvent la perfection numérique comme horizon naturel, Aardman persiste à montrer les coutures, les empreintes, les irrégularités. Et c’est précisément là que le charme opère. On voit la matière penser. On voit la main derrière le gag.
Les effets numériques existent, bien sûr, mais ils restent au service du tactile. Pas question de lisser le tout jusqu’à l’asepsie. Les nuages, l’eau, certains compléments de mise en scène sont traités pour conserver cette patine un peu rétro, héritée des années 1980 que les cinéastes revendiquent comme matrice. Chez Aardman, la modernité n’efface pas le bricolage : elle le maquille juste un peu, histoire qu’il continue de faire illusion.
Une petite terreur pour les grands enfants
Le plus intéressant, c’est peut-être là : The Beast of Mossy Bottom semble vouloir servir de porte d’entrée au cinéma d’horreur pour les plus jeunes, sans les prendre pour des nouilles. Le film joue avec les tropes du genre, les détourne, les adoucit, les enchaîne à des gags qui désamorcent la peur au bon moment. C’est une vieille tradition, des programmes télé des années 1990 aux films familiaux qui savaient faire trembler juste ce qu’il faut. Aardman s’inscrit dans cette lignée avec une aisance presque insolente.
Et puis il y a ce plaisir très simple, presque archaïque, de voir un studio continuer à fabriquer des films comme on monte une horloge suisse en pâte à modeler. À l’heure où tant de franchises tournent à vide, Shaun revient avec une idée claire : faire du neuf avec du vieux, du drôle avec du gothique, du tendre avec du monstrueux. Le monstre, ici, n’est pas dans la forêt ; il est dans la tentation de tout rendre plat.
Le 18 septembre 2026, le film sortira en salles aux États-Unis. D’ici là, on peut déjà parier que Shaun n’a pas fini de faire sa petite révolution de laine et de lumière. Et franchement, tant mieux : il y a des créatures qu’on est toujours content de voir revenir hanter le cinéma.
Bande-annonce VF de Shaun le Mouton : La Bêêête d'Halloween
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




