Anna Foglietta revient au Lido, mais pas pour faire de la figuration mondaine : l’actrice italienne passe derrière la caméra avec A Common Story, présenté à Venise, et ça change tout de la petite musique habituelle des “premiers films” polis comme des galets. On la connaît surtout à l’international pour Perfect Strangers, ce carton italien de 2016 signé Paolo Genovese, devenu un petit monstre de franchise à remakes à travers l’Europe. La voilà qui troque les têtes d’affiche pour la mise en scène, après avoir été maîtresse de cérémonie de la Mostra en 2020. Autrement dit : Foglietta ne débarque pas en touriste sur le tapis rouge, elle vient tester sa propre endurance face à l’exercice le plus traître du métier. Passer de l’autre côté de la caméra, c’est toujours un peu jouer avec le feu.
Le contexte, lui, n’est pas anodin. Venise reste cette machine à fantasmes où les carrières se reconfigurent, où un premier long métrage peut devenir un sésame ou un cercueil doré selon la réception. Depuis quelques années, les festivals de prestige se sont d’ailleurs transformés en laboratoires de repositionnement : des acteurs, des scénaristes, des producteurs tentent d’y fabriquer une nouvelle légitimité d’auteur, parfois avec panache, parfois avec la grâce d’une chaise bancale. Foglietta s’inscrit pile dans cette zone grise, entre l’envie de signer un geste personnel et la nécessité de ne pas se contenter d’un exercice de style. Et Venise adore ça, évidemment : un peu de vertige, un peu de vanité, beaucoup de cinéma. Le Lido ne pardonne pas les faux départs, mais il adore les métamorphoses.
Avec A Common Story, la vraie question n’est pas “est-ce qu’Anna Foglietta sait diriger ?”, mais “qu’est-ce qu’une actrice comme elle vient chercher dans la mise en scène ?”
Du jeu à la baguette : l’autre côté du miroir
Chez Foglietta, le passage à la réalisation n’a rien d’un caprice de star qui s’ennuie entre deux tournages. Son parcours la place plutôt du côté des interprètes qui ont longtemps observé la mécanique de l’intérieur avant d’en réclamer les commandes. Et ça, on le sait, peut produire le meilleur comme le plus mollasson des résultats. Quand un acteur devient réalisateur, il emporte souvent avec lui une obsession du visage, du rythme de la scène, du hors-champ émotionnel. Parfois, ça donne des films nerveux, habités, presque tactiles. Parfois, ça donne des plans très propres et une direction d’acteurs qui sent la salle de répétition un peu trop parfumée. Le diable, comme toujours, se niche dans la précision du regard.
Le fait que Foglietta soit associée à Perfect Strangers n’est pas qu’une note biographique sympathique. Ce film, succès phénoménal en Italie, a cristallisé une certaine idée du cinéma de dialogue, de la comédie de chambre qui dissèque les mensonges domestiques avec une cruauté bien emballée. Depuis, le titre a essaimé partout, preuve que l’industrie adore recycler les bonnes idées jusqu’à la corde. Foglietta arrive donc avec un bagage paradoxal : elle vient d’un cinéma populaire, mais elle choisit Venise pour se réinventer dans un registre plus personnel. C’est malin, presque trop. Reste à voir si l’intelligence du geste tient la route quand la mise en scène doit, elle, faire ses preuves sans filet. Le prestige, c’est bien ; la tenue, c’est mieux.
Venise, ce vieux juge en robe de chambre
La Mostra a toujours aimé les trajectoires qui bifurquent. Un acteur qui réalise, une vedette qui se dénude, un artisan du système qui tente soudain le coup de force auteuriste : le festival raffole de ces récits de conversion, parce qu’ils condensent en un seul objet la tentation du risque et le parfum du statut. En 2020, Foglietta y officiait comme maîtresse de cérémonie ; aujourd’hui, elle y revient avec un film. Ce simple déplacement dit déjà quelque chose de la circulation des pouvoirs dans le cinéma italien contemporain, où les frontières entre interprétation, écriture et réalisation sont moins étanches qu’on veut bien le croire. Et où, soyons francs, la reconnaissance passe encore beaucoup par les grands rendez-vous internationaux. À Venise, on ne présente pas seulement un film : on négocie une place dans la hiérarchie.
Ce qui rend l’affaire intéressante, c’est aussi la manière dont Foglietta semble jouer avec sa propre image publique. L’actrice populaire, la figure familière, la professionnelle solide : tout cela peut devenir une matière première formidable pour un premier film, à condition de ne pas se contenter d’un autoportrait en mode “regardez comme je suis sensible”. Le cinéma italien a déjà assez de demi-dieux pour ne pas ajouter un culte de plus à son Olympe. Ce qu’on attend d’un tel passage à la réalisation, c’est une forme de friction : une voix qui se cherche, qui se cogne, qui ose peut-être se rater un peu. Parce qu’un premier long métrage trop sage, c’est souvent un film qui s’excuse d’exister. Et ça, franchement, on a donné. Un premier film doit mordre, pas se faire caresser dans le sens du tapis rouge.
Le vrai suspense : l’empreinte, pas le pedigree
On peut toujours empiler les références, rappeler le prestige de Venise, le succès de Perfect Strangers, le statut d’Anna Foglietta dans le cinéma italien. Mais au fond, tout se jouera ailleurs : dans la manière dont A Common Story regarde ses personnages, dans sa façon d’organiser le silence, la gêne, la collision entre les êtres. C’est là que se révèle la différence entre une actrice qui “tente sa chance” et une cinéaste qui commence à exister. Le cinéma, le vrai, n’a jamais eu grand-chose à faire des CV brillants s’ils ne débouchent pas sur une forme, une tension, une nécessité. Le pedigree ouvre la porte ; le style, lui, décide si on reste.
Et puis il y a cette petite ironie délicieuse : Foglietta arrive à Venise avec un film qui, par son titre même, semble vouloir parler du commun, du banal, du partagé. Dans un festival où tout le monde joue sa singularité comme un atout de marché, l’idée n’est pas bête du tout. Reste à voir si cette “histoire commune” saura éviter le piège du déjà-vu et du joli discours sur l’intime. On croise les doigts, mais pas trop fort : le cinéma aime davantage les accidents de parcours que les trajectoires trop bien lissées. À Venise, les destins se fabriquent souvent dans les marges, pas dans les dossiers de presse.
Alors oui, Anna Foglietta change de costume. Mais la vraie question, celle qui gratte un peu, c’est la suivante : quand une actrice populaire décide de faire son propre film, est-ce qu’elle cherche à se raconter, à se libérer, ou à prendre enfin le contrôle du cadre ? Les bonnes raisons sont souvent les trois à la fois. Et c’est peut-être là que commence le cinéma, celui qui ne pose pas pour la photo. Le reste, c’est du vernis de Lido.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




