Takashi Miike, ce distributeur de baffes cinématographiques qui a traversé les genres comme d’autres traversent un couloir, n’avait encore jamais touché au documentaire. À Venise, il débarque enfin avec Shumei: The Living Legacy of Kabuki, portrait d’une légende du kabuki projeté hors compétition. Oui, le monsieur qui a fait exploser les cadres pendant des décennies se met soudain à regarder un monstre sacré droit dans les yeux. Ça valait bien qu’on s’y arrête.
Dans la filmographie de Miike, qui dépasse largement la centaine de longs métrages, le geste a quelque chose d’amusant et de logique à la fois. Amusant, parce que le cinéaste japonais s’est bâti une réputation de forcené du cinéma de genre, capable de passer du yakuza movie au film d’horreur, du conte cruel au pur délire pulp sans jamais demander pardon. Logique, parce qu’à force de faire sauter les cloisons, il finit par s’intéresser à ce qu’il reste quand on retire les artifices : un corps, une voix, une tradition, une transmission. Le kabuki, avec ses codes, ses gestes millimétrés et sa mémoire vivante, lui offre un terrain moins tapageur qu’on ne l’attendait, mais probablement plus vertigineux qu’il n’y paraît.
Venise, de son côté, adore ce genre de petit déplacement de curseur. Le festival sait très bien qu’un cinéaste comme Miike ne vient pas seulement cocher la case du prestige international : il vient aussi déplacer le regard. Projeter Shumei: The Living Legacy of Kabuki hors compétition, c’est lui laisser un espace de respiration, loin du concours de muscles habituel. Et franchement, après tant d’années à voir Miike manipuler la violence, l’excès et le chaos, le voir s’approcher d’un art aussi codifié que le kabuki a quelque chose de délicieux. Le chaos a trouvé son contrechamp.
Le faiseur de fureur face au théâtre des formes
Miike n’a jamais été un cinéaste de la tiédeur. Son cinéma a souvent avancé comme une machine à fantasmes un peu folle, avec cette manière de faire cohabiter le grotesque, le tragique et le grand n’importe quoi dans le même plan. C’est précisément pour ça que son premier documentaire intrigue : on ne l’attend pas dans la captation sage, encore moins dans le portrait muséal. On l’attend dans la friction. Dans l’angle mort. Dans la manière de filmer une tradition non comme une relique mais comme un organisme vivant, traversé par le temps, les corps, les héritages et les tensions.
Le kabuki, lui, n’a pas besoin d’être vendu comme une curiosité exotique. C’est un pan majeur du patrimoine scénique japonais, un art de la stylisation extrême où le masque, le maquillage, la posture et la diction fabriquent une présence presque surnaturelle. En le filmant, Miike ne quitte donc pas son territoire : il le déplace. Il passe du survoltage narratif à l’observation, du coup de poing au regard soutenu. Et ce basculement dit beaucoup de son parcours. À ce stade, après tant d’années à dynamiter les genres, il ne lui reste peut-être qu’une chose à faire : regarder ce qui tient encore debout quand tout le reste a été mis sens dessus dessous.
Venise, ou l’art de faire entrer la tradition par la grande porte
Le festival de Venise n’a jamais eu peur des cinéastes qui débordent. Il aime les auteurs qui arrivent avec leurs manies, leurs excès, leurs obsessions. Miike y trouve donc une scène idéale pour ce premier essai documentaire, d’autant que la Mostra a toujours aimé faire cohabiter cinéma d’auteur, prestige international et gestes plus improbables. Hors compétition, le film échappe à la petite mécanique du palmarès, ce qui lui va plutôt bien : on imagine mal Miike se plier à la logique du trophée en carton-pâte. Il est là pour autre chose, pour tester une forme, pour déplacer son propre centre de gravité.
Ce qui rend l’affaire intéressante, c’est aussi la manière dont elle reconfigure l’image du cinéaste. Miike a souvent été résumé à ses outrances, à sa productivité, à son goût pour l’inconfort. Mais réduire sa carrière à ça, ce serait passer à côté d’un artisan bien plus fin qu’il n’y paraît. Son cinéma a toujours su observer les systèmes de pouvoir, les hiérarchies, les rites de passage, les corps soumis à des règles absurdes ou cruelles. Le kabuki, en ce sens, n’est pas un virage mais une extension. Miike ne renonce pas à son goût du vertige ; il le déplace dans un cadre où chaque geste compte.
Un premier doc qui ressemble moins à une pause qu’à un piège élégant
On aurait tort de lire Shumei: The Living Legacy of Kabuki comme une respiration sage dans une carrière déjà saturée de films de fiction. Chez Miike, rien n’est jamais vraiment une pause. Même quand il semble se calmer, il prépare un piège, une bifurcation, un petit sabotage discret. Le documentaire peut devenir chez lui un laboratoire : comment filmer un art codifié sans l’empailler ? Comment faire sentir la transmission sans la réduire à un discours patrimonial ? Comment capter la présence d’un interprète sans l’écraser sous la révérence ? Voilà les vraies questions, et elles sont bien plus excitantes qu’un simple “Miike change de registre”.
Le titre lui-même, avec cette idée de “living legacy”, dit déjà la tension du projet : la tradition n’est pas un musée, elle respire encore. C’est sans doute là que Miike peut être le plus pertinent, lui qui a toujours filmé des systèmes en crise, des corps en surchauffe, des récits qui menacent de se dissoudre dans leur propre excès. Le kabuki, chez lui, pourrait devenir le lieu d’une collision très belle entre la discipline et le débordement, entre la forme héritée et le regard d’un cinéaste qui n’a jamais aimé rester à sa place. Le documentaire, ici, n’a rien d’un virage pépère : c’est un nouveau terrain de jeu, avec des règles assez strictes pour que Miike ait enfin envie de les tordre.
Et puis, soyons honnêtes, voir un cinéaste aussi identifié à l’adrénaline s’attaquer à une légende du kabuki, c’est le genre de rencontre qu’on n’avait pas forcément mise sur notre bingo personnel. C’est précisément pour ça que ça donne envie de tendre l’oreille. Parce qu’entre deux éclats de mise en scène, Miike pourrait bien nous rappeler qu’un art vivant n’est jamais plus fascinant que lorsqu’on le filme sans le momifier. Le reste, comme on dit à la rédaction quand on sent venir un beau coup, c’est affaire de nerfs et de regard.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




