Avant Wednesday et les tapis rouges de Hollywood, Catherine Zeta-Jones a commencé par un drôle de baptême : Les 1001 Nuits, fantasy française de Philippe de Broca sortie en 1990, aujourd’hui quasiment fantôme et introuvable en streaming. Le genre de premier rôle qui ne vous installe pas sur un trône, mais dans un couloir de brouillard. Et pourtant, derrière ce long métrage oublié, il y a déjà tout un petit théâtre de l’industrie : coproduction franco-britannique, casting de têtes connues, sortie discrète, box-office timide, puis disparition progressive de la circulation. En France, le film ne s’est classé qu’à la 78e place du box-office 1990, selon les données évoquées par la source, ce qui dit assez bien son destin : un passage éclair, puis rideau. À l’époque, Zeta-Jones sortait du théâtre et n’avait pas encore la stature de star internationale qu’on lui connaît depuis The Mask of Zorro (1998) ou Entrapment (1999). Bref, son premier film n’a pas lancé une machine à fantasmes ; il a surtout fabriqué une curiosité pour cinéphiles insomniaques.
Philippe de Broca, lui, n’était pas n’importe qui. Le réalisateur de L’Homme de Rio (1964) et du Bossu (1997) avait le goût des aventures qui dérapent, des récits qui prennent l’eau avec panache, des films où le sérieux se fait gentiment saboter par le burlesque. Avec Les 1001 Nuits, il s’attaque à la matière d’One Thousand and One Nights en la tordant vers la satire : Scheherazade, incarnée par Zeta-Jones, ne raconte pas seulement des histoires, elle tente surtout d’échapper à un mari royal porté sur le féminicide conjugal, joué par Thierry Lhermitte. Gérard Jugnot débarque en génie de la lampe, avec un look de dandy anglais et des effets spéciaux qui, même pour 1990, sentent la colle fraîche et le tube cathodique. On est loin du grand souffle d’un blockbuster ; on est plutôt dans le bricolage de luxe, avec ses idées folles, ses raccords bancals et son petit parfum de film qui s’égare en route. Le problème, c’est qu’un film peut être bancal et passionnant ; ici, il est surtout bancal.
Et c’est précisément là que le cas Les 1001 Nuits devient intéressant : ce n’est pas seulement un film raté ou mal aimé, c’est un objet de cinéma presque effacé, qui raconte autant la carrière de Zeta-Jones que les angles morts du cinéma français de genre au tournant des années 1990.
Un conte qui tourne au couac, pas au miracle
En apparence, Les 1001 Nuits avait tout pour jouer la carte du grand divertissement exotique : un matériau mythologique ultra-identifiable, des figures archétypales, un réalisateur populaire, des seconds rôles immédiatement reconnaissables. Sauf que le film choisit la voie du décalage permanent, entre satire, fantaisie et érotisme de plateau qui, vu d’aujourd’hui, laisse surtout un goût de malaise. La source rappelle que Zeta-Jones y apparaît à plusieurs reprises dénudée, et que le film a été perçu à l’époque comme misant beaucoup sur cet aspect. On peut difficilement faire plus éloigné d’un lancement de carrière élégant. Ce n’est pas tant une entrée en scène qu’un passage en force dans une production qui ne sait pas très bien ce qu’elle veut être : conte pour adultes, farce orientalisante, comédie de costumes ou simple prétexte à accumuler les bizarreries. Quand un film hésite à ce point, il finit souvent par ne convaincre personne.

Le plus savoureux, si l’on ose dire, c’est que le génie de la lampe devient ici une sorte de passeur entre mondes, un personnage qui traverse les époques, les supports et les tonalités comme si le scénario avait été écrit sur plusieurs serviettes de table. On a du Londres du XXe siècle, des téléviseurs-portails, un moteur-jouet qui se transforme en vraie moto, des effets numériques d’un autre âge : le tout donne une impression de montage mental plus que de récit tenu. Philippe de Broca a toujours aimé les films qui bifurquent, mais ici la bifurcation ressemble parfois à une perte de contrôle. Et c’est peut-être là le péché originel du film : vouloir faire du baroque sans la précision du baroque, du fantasque sans la grâce du fantasque. On n’est pas dans le chef-d’œuvre maudit ; on est dans le drôle d’accident de parcours.
De la France à Hollywood, sans passer par la case streaming
Pour Catherine Zeta-Jones, ce faux départ n’a évidemment pas empêché la suite. Après ce détour français, elle revient au Royaume-Uni, trouve une visibilité télévisuelle avec The Darling Buds of May, puis grimpe vers le cinéma américain jusqu’à devenir l’une des figures majeures de la fin des années 1990 et du début des années 2000. C’est là que le contraste devient délicieux : son premier film a presque disparu, tandis que sa carrière, elle, s’est installée dans le grand bain des studios. On pourrait y voir une leçon de box-office, mais ce serait trop simple. Le cinéma adore les trajectoires qui se réécrivent a posteriori, les débuts ratés qui deviennent des anecdotes de légende. Ici, l’anecdote est surtout piquante parce qu’elle est invisible : Les 1001 Nuits n’est disponible sur aucune grande plateforme, ce qui le condamne à la chasse au support physique, au hasard d’une copie, ou à la traque de collectionneur. Un premier rôle qui existe presque plus comme idée que comme film, voilà une sacrée ironie.
Cette disparition dit quelque chose de très concret sur la mémoire du cinéma : les films qui ne trouvent ni public, ni culte, ni relais de diffusion finissent aspirés par le vide. Pas de streaming, pas de redécouverte massive, pas de petite seconde vie algorithmique. Même les œuvres les plus bancales peuvent parfois survivre grâce au camp, à la nostalgie ou à la réhabilitation critique ; ici, rien de tout ça n’a vraiment pris. Quelques spectateurs, des regards amusés sur des sites de notation, et puis le silence. On est loin de la poule aux œufs d’or, évidemment. Mais pour une actrice devenue plus tard l’un des visages les plus bankables de son époque, ce fantôme-là a presque valeur de carte postale : avant le glamour, il y a eu le flou. Avant la gloire, le brouillard. Et parfois, c’est dans le brouillard qu’on voit le mieux les débuts.
Reste alors une question, pas si bête : faut-il chercher Les 1001 Nuits pour ce qu’il raconte de Catherine Zeta-Jones, ou pour ce qu’il révèle d’un cinéma français de genre qui voulait jouer avec les mythes sans toujours savoir comment les tenir ? Les deux, sans doute. Et c’est bien pour ça que ce film oublié mérite un détour, même si ce détour ressemble à une impasse. Après tout, les carrières se construisent aussi sur les accidents. Les cinéphiles, eux, adorent les cadavres exquis. Celui-ci a juste choisi de se cacher très loin du rayon streaming.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




