À Venise, on ne se contente pas de dérouler un tapis rouge : on distribue aussi des couronnes. Cette année, Laura Dern sera chargée de célébrer George Clooney lors de la cérémonie d’ouverture de la Mostra, et l’affaire a un petit parfum de panthéon hollywoodien bien assumé.

Le décor est connu, mais il continue de faire son petit effet : la Mostra de Venise, fondée en 1932, reste l’un des grands théâtres symboliques du cinéma mondial, un endroit où l’on ne vient pas seulement vendre un film, mais fabriquer de la légende. En 2026, George Clooney y recevra un Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière, distinction annoncée en amont de la cérémonie du mercredi 2 septembre. Et pour lui adresser la laudatio, le festival a choisi Laura Dern, autre visage immédiatement identifiable du cinéma américain contemporain, autre nom qui pèse dans le paysage des studios comme dans celui des auteurs. Le geste n’a rien d’anodin : on ne confie pas ce genre de prise de parole à n’importe qui, surtout pas quand il s’agit d’un acteur dont la carrière a navigué entre séries, blockbusters, films d’auteur et engagement public. À Venise, l’hommage est toujours une mise en scène du prestige.

George Clooney, c’est ce drôle d’animal hollywoodien qui a su passer du statut de star télévisuelle à celui de demi-dieu de grand écran sans jamais donner l’impression de forcer le trait. Né en 1961, révélé par Urgences avant de devenir un pilier du cinéma de studio, il a construit une filmographie qui alterne les grands succès populaires, les films de gang de première classe et les projets plus politiques ou plus joueurs. Ce qui frappe, au fond, c’est sa capacité à rester lisible tout en changeant de registre. Il a ce visage de cinéma classique, presque trop parfait pour être honnête, mais il a aussi compris très tôt qu’une star moderne devait savoir produire, choisir, arbitrer, parfois même se moquer de sa propre image. Pas étonnant qu’il fasse partie de ce cercle rarissime de personnalités nommées dans six catégories différentes aux Oscars au fil de sa carrière. Ce n’est pas juste un palmarès, c’est une manière de rappeler qu’Hollywood adore les profils qui savent tenir plusieurs rôles à la fois. Le gars n’a pas seulement traversé l’industrie, il a appris à la piloter.

Laura Dern, la voix qui sait parler aux monstres sacrés

Le choix de Laura Dern pour prononcer la laudatio a lui aussi une vraie gueule. Elle n’est pas là pour faire joli sur la photo, ni pour réciter un texte tiède comme un communiqué de studio. Fille de Bruce Dern et de Diane Ladd, actrice de premier plan depuis les années 1980, elle a construit une trajectoire singulière, entre cinéma indépendant, franchises grand public et collaborations avec des cinéastes qui aiment les tempéraments. Chez David Lynch, Noah Baumbach ou Greta Gerwig, elle a souvent incarné des femmes qui résistent à la normalisation, qui fissurent la façade. Et c’est précisément ce genre de présence qui rend un hommage crédible : Laura Dern sait ce que veut dire durer sans se dissoudre dans le décor. Elle connaît les codes du système, mais elle sait aussi les tordre un peu. Bref, elle n’est pas là pour caresser l’Olympe dans le sens du poil.

Dans ce genre de cérémonie, le sous-texte compte presque autant que la récompense. Clooney et Dern, ce sont deux figures qui ont compris comment exister dans l’industrie sans se faire avaler par elle. L’un a transformé son charme en capital symbolique, l’autre a fait de sa singularité une force de frappe. Leur rencontre à Venise dit quelque chose de l’époque : Hollywood aime toujours ses stars, mais il préfère celles qui savent aussi parler le langage du prestige, du contrôle de l’image, de la mémoire du cinéma. On n’honore pas seulement un acteur, on célèbre une manière d’habiter le système sans s’y dissoudre.

Le Lion d’or, ce vieux fauve qui aime les têtes d’affiche

Le Lion d’or pour l’ensemble d’une carrière n’est pas un simple trophée de plus à mettre sur une étagère déjà chargée. À Venise, c’est une façon de dire : voilà une figure qui a compté, qui a traversé les époques, qui a laissé une trace au-delà du box-office. Et dans le cas de Clooney, la logique est limpide. L’acteur a longtemps été l’un des visages les plus bankables d’Hollywood, mais il a aussi su se muer en réalisateur, producteur et passeur de projets. Cette polyvalence est devenue une forme de pouvoir. Dans une industrie où l’on adore enfermer les gens dans une case, lui a préféré la boîte à outils. Pas bête.

Ce qui rend ce type d’hommage intéressant, c’est qu’il raconte aussi l’évolution du cinéma américain. Dans les années 1990 et 2000, la star pouvait encore être un argument de vente suffisant pour porter un film. Aujourd’hui, entre la fragmentation des publics, la pression des franchises et la concurrence du streaming, la notion même de star a changé de statut. Mais certains noms continuent de fonctionner comme des totems. Clooney en fait partie. Pas parce qu’il serait intouchable, mais parce qu’il incarne encore une idée très hollywoodienne du charisme : la capacité à faire croire que tout est simple, même quand l’industrie autour de vous ressemble à une usine à gaz. Le Lion d’or, ici, récompense autant une carrière qu’une forme de survie élégante.

Venise en mode vitrine, et pas qu’un peu

La Mostra adore ce genre de séquence parce qu’elle sait très bien ce qu’elle vend : du prestige, du récit, du mythe, et un peu de nostalgie bien emballée. En invitant Laura Dern à saluer George Clooney, le festival fabrique une image d’Hollywood qui a encore de la tenue, de la mémoire et du panache. C’est du cinéma, mais c’est aussi de la diplomatie culturelle, avec les paillettes en bonus. Et on aurait tort de réduire l’exercice à une simple formalité protocolaire. Ces cérémonies disent beaucoup de la manière dont le cinéma se raconte à lui-même, surtout à une époque où les plateformes, les franchises et les calendriers industriels ont parfois tendance à aplatir les singularités.

Alors oui, on verra sans doute des sourires calibrés, des applaudissements bien placés et quelques photos destinées à circuler partout. Mais derrière le vernis, il y a une idée assez belle : celle d’un cinéma qui continue de fabriquer des figures, de transmettre des flambeaux, de mettre en scène ses propres légendes. Et dans ce petit théâtre-là, Clooney et Dern ont tout ce qu’il faut pour tenir le premier rang sans forcer. À Venise, le prestige n’est jamais innocent, mais il sait encore avoir du style.

Part.
Laisser Une Réponse