On a parfois besoin d’un échec pour fabriquer une légende. Clue, sorti en décembre 1985, a raté son rendez-vous avec le box-office, mais il a offert à Tim Curry un rôle si parfaitement taillé qu’il a fini par écraser le reste de la conversation.
Le film de Jonathan Lynn, écrit avec la même gourmandise qu’un dîner où tout le monde ment, n’a rapporté que 14,6 millions de dollars pour un budget annoncé à 15 millions. À l’époque, le public n’a pas vraiment suivi ce délire de maison close, de cadavre et de portes qui claquent sur fond de comédie noire. Aujourd’hui, on le regarde comme une petite machine à fantasmes pop, un objet qui a trouvé sa vraie vie après sa sortie, dans les VHS, les diffusions télé et les séances de rattrapage entre cinéphiles qui aiment les objets un peu tordus. Le flop d’hier est devenu le terrain de jeu idéal du culte d’aujourd’hui.
Pour comprendre pourquoi, il faut revenir au matériau d’origine. Clue vient du jeu de société Cluedo, imaginé en 1943 par Anthony E. Pratt, dans le sillage des récits d’énigme à la Agatha Christie et du grand art du murder mystery à l’anglaise. Jonathan Lynn ne cherche jamais à faire semblant d’adapter “sérieusement” un jeu de plateau : il embrasse le principe jusqu’au bout, avec sa nuit d’orage, sa demeure labyrinthique, ses archétypes bien gras et son dispositif presque théâtral. Et dans ce théâtre-là, Tim Curry arrive comme un chef de troupe qui aurait avalé un métronome et une bouteille de champagne. Wadsworth n’est pas seulement un majordome : c’est le moteur, le guide et le petit démon de la soirée.
Le majordome qui tient la baraque
Tim Curry a toujours eu ce don rare : jouer l’excès sans perdre la précision. Dans The Rocky Horror Picture Show, il faisait déjà danser le grotesque avec une élégance de dandy déglingué. Dans It, il a donné à Pennywise une forme de cauchemar qui colle encore à la rétine. Dans Clue, il pousse une autre porte : celle du meneur de jeu. Wadsworth parle, court, explique, improvise, panique, relance. Il est à la fois le domestique, le suspect, le narrateur officieux et le ressort comique central. Ce n’est pas un simple rôle de composition, c’est une partition de haute voltige. Et Curry la joue comme si sa vie en dépendait, ce qui est toujours plus drôle quand il s’agit d’un film où tout le monde peut mourir à tout moment.
La grande force du film, c’est d’avoir compris que la mécanique du whodunit ne tient que si l’on accepte sa part de cabotinage. Madeline Kahn, Martin Mull, Christopher Lloyd, Eileen Brennan, Lesley Ann Warren : toute la distribution avance en mode caricature assumée, mais Curry, lui, donne la ligne de fuite. Il absorbe l’énergie du groupe et la redistribue en rafales. Sans lui, Clue serait un bon concept ; avec lui, c’est une horloge folle.

Trois fins, un seul chef d’orchestre
Autre idée géniale du film : ses différentes fins. À sa sortie, les salles ne projetaient pas toutes la même conclusion, comme si le studio avait décidé de transformer le hasard du jeu en principe de projection. Plus tard, l’exploitation vidéo a rassemblé les issues successives, ce qui a renforcé le côté farce méta. Mais pour que ce dispositif tienne debout, il fallait des acteurs capables de jouer chaque scène avec une cohérence assez souple pour survivre à plusieurs résolutions possibles. C’est là que Curry fait la différence. Son Wadsworth garde la même tension, la même nervosité, la même jubilation, quelle que soit la porte de sortie empruntée par le récit.
Ce genre de performance repose sur un équilibre délicat : trop d’insistance et l’on casse le suspense, trop de retenue et l’on perd la comédie. Curry trouve le point exact, celui où l’on sent le plaisir du jeu sans jamais voir les coutures. C’est du grand art populaire, pas du prestige en costume trois pièces. Il joue comme si le film était une scène de théâtre hantée par le cinéma.
Le culte, ce vieux complice
Le plus beau dans cette affaire, c’est peut-être la revanche du temps. En 1985, Clue passe pour une curiosité un peu trop conceptuelle, presque suspecte parce qu’elle part d’un jeu de société. Quarante ans plus tard, on le cite, on le revoit, on le défend, on le transmet. Le film a gagné ce que le box-office lui avait refusé : la durée, la mémoire, la circulation. Et dans cette relecture collective, Tim Curry apparaît comme l’argument décisif. Pas parce qu’il “sauve” le film, formule paresseuse qu’on laisse volontiers aux attachés de presse, mais parce qu’il lui donne sa température, son rythme et sa folie contrôlée.
On pourrait presque dire que Clue est devenu culte parce qu’il a compris, plus tôt que d’autres, qu’un bon whodunit n’est pas seulement une affaire d’énigme. C’est une affaire de ton, de tempo, de visages qui tiennent la note. Curry, lui, tient tout. Et quand un acteur tient le film à ce point, le flop d’hier finit souvent par ressembler au trésor secret de demain.
Alors oui, on peut continuer à débattre des “meilleures” performances de Tim Curry, de The Rocky Horror Picture Show à It, de ses méchants élégants à ses numéros de pure présence. Mais il y a dans Clue quelque chose de plus rare encore : la sensation qu’un acteur a trouvé le rôle qui épouse parfaitement son génie. Pas le plus célèbre. Pas le plus rentable. Juste le plus juste. Et ça, franchement, ça vaut bien plus qu’un joli score au box-office.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




