On a longtemps rangé RoboCop: The Series dans le tiroir des curiosités TV un peu honteuses, celles qu’on ressort pour faire semblant de compléter une franchise. Sauf que cette série de 1994, bricolée dans les limites de la télévision américaine, avait un vrai cerveau sous son armure.

Pour remettre les choses à l’endroit, RoboCop naît en 1987 sous la caméra de Paul Verhoeven, avec Peter Weller dans le rôle d’Alex Murphy, flic de Detroit transformé en machine de guerre par l’OCP, mégacorporation qui privatise la police comme on vendrait des canettes. Le film, écrit par Edward Neumeier et Michael Miner, produit par Jon Davison et distribué par Orion Pictures, coûte environ 13 millions de dollars et en rapporte plus de 53 millions au box-office américain. Autant dire qu’il a vite passé du statut de série B nerveuse à celui de machine à fantasmes pop et politique. Puis viennent RoboCop 2 en 1990, RoboCop 3 en 1993, le remake de 2014, deux séries animées et plusieurs tentatives télévisées. Bref, la poule aux œufs d’or a été pressée jusqu’au dernier boulon.

Et pourtant, au milieu de ce bazar de suites, de reboots et de produits dérivés, RoboCop: The Series a trouvé un angle plus fin que bien des prolongements officiels : faire du policier mécanique un drame sur ce qu’il reste d’un homme quand le capital lui a déjà tout confisqué.

Detroit, la famille et le fantôme dans la machine

La série, diffusée en 1994 et portée par Richard Eden dans l’armure, ne cherche pas à refaire le film de Verhoeven à l’identique. Elle contourne RoboCop 2 et RoboCop 3 pour revenir à une ligne plus directe, plus simple, presque plus élégante : Alex Murphy n’est pas seulement un corps réquisitionné par OCP, c’est aussi un mari, un père, un fils. En ramenant à l’écran son père Russell, sa veuve Nancy et son fils Jimmy, la série appuie là où le cinéma avait surtout frappé fort avec la satire et la violence. Ici, le moteur dramatique, c’est la dissociation. Murphy sait qu’il était quelqu’un d’autre, mais il choisit de ne pas le dire. Voilà un geste de tragédie pure, pas juste un gimmick de franchise.

Ce déplacement change tout. Là où le long métrage de Verhoeven fonctionnait comme une charge contre le néolibéralisme triomphant des années Reagan, la série adopte le format du feuilleton pour creuser la culpabilité, la mémoire, le deuil. On n’est plus seulement dans le spectacle du corps reconstruit, on est dans la gêne de l’identité morcelée. Le cyborg devient un veuf qui se tait. C’est moins clinquant, mais bien plus triste.

Diana dans le cloud, ou la conscience en charpie

Le coup de génie, c’est Diana Powers, incarnée par Andrea Roth. Dans le pilote, son cerveau est transféré dans le NeuroBrain, système central qui fait tourner l’infrastructure de Detroit. Elle devient ensuite une présence holographique, souvent visible seulement par RoboCop. Dit comme ça, on dirait un ajout de science-fiction télé un peu cheap. En réalité, c’est une idée redoutable : Diana est l’exact contrechamp de Murphy. Lui a encore un corps, mais il est confisqué. Elle a perdu son corps, mais conserve son esprit. L’un est la chair mise en cage, l’autre la pensée désincarnée. Les deux ont été avalés par la même logique de privatisation du vivant. Pas mal pour un programme de prime time, non ?

Affiche de Robocop : La Série
Affiche de Robocop : La Série

Cette relation fait de Diana la conscience, la confidente, presque le miroir moral de RoboCop. Là où le film de 1987 s’amusait à dynamiter les médias et la violence institutionnelle, la série ose quelque chose de plus fragile : elle met en scène un duo de survivants du capitalisme industriel. On pourrait presque parler de romance sans romance, de lien post-humain, de solidarité entre deux restes. C’est là que RoboCop: The Series dépasse son statut de spin-off : elle transforme l’armure en mélodrame.

Moins de sang, plus de nerfs

Évidemment, la télévision des années 90 ne pouvait pas laisser RoboCop pulvériser des suspects à chaque épisode comme dans le film de Verhoeven, classé R et flirtant avec le mauvais goût jouissif. La série doit composer avec des contraintes de diffusion plus sages, moins de tripes, plus de procédure, plus de vilains récurrents. Mais cette retenue n’est pas qu’un handicap. Elle oblige les scénaristes à travailler les situations, les antagonistes et le ton. On y croise par exemple William Ray “Pudface” Morgan, criminel qui reporte sur RoboCop la responsabilité de ses propres dégâts physiques. Voilà un méchant presque cartoonesque, certes, mais au service d’un monde où tout le monde renvoie la faute à quelqu’un d’autre, comme dans une réunion de direction un lundi matin.

La série tient aussi parce qu’elle assume son côté hybride : un peu série policière, un peu science-fiction morale, un peu feuilleton familial. Ce mélange aurait pu tourner au pâté. Il tient pourtant, grâce à une écriture plus maligne qu’on ne l’a dit et à une direction artistique qui, pour la télé de l’époque, avait de la gueule. On n’est pas face à un chef-d’œuvre caché, mais à un objet bien plus intelligent que son étiquette de produit annexe.

Le vieux métal, le nouveau cœur

Ce qui rend RoboCop: The Series encore intéressante aujourd’hui, c’est qu’elle anticipe un truc que les franchises adorent désormais recycler à la chaîne : l’humanisation à tout prix du monstre ou du héros augmenté. Sauf qu’ici, cette humanisation ne sert pas à vendre une peluche émotionnelle. Elle sert à rappeler que le corps de Murphy a été volé, que son identité a été marchandisée, que sa mémoire elle-même est un champ de bataille. En 1994, la série ne parlait pas encore le langage actuel du “lore” et de l’“univers étendu” à coups de tableaux Excel. Elle bricolait autre chose : une suite morale, une continuation de blessure.

Et c’est peut-être pour ça qu’on la regarde encore avec un petit sourire en coin et un vrai intérêt. Parce qu’au fond, elle comprend que RoboCop n’a jamais été seulement une histoire de flingue chromé. C’était une fable sur la dépossession. La série, elle, a eu l’audace de demander : qu’est-ce qui subsiste quand même la machine se met à ressentir ? Pas de quoi faire trembler l’Olympe, mais assez pour laisser une trace. Comme quoi, parfois, le détour télévisé voit plus juste que les grosses machines de cinéma.

Et entre nous, dans une époque où Amazon remet l’armure sur le feu avec Dan Stevens, on peut se demander si le vrai luxe n’est pas de retomber sur cette vieille série de 1994, un peu raide, un peu datée, mais étonnamment lucide. Le futur de Detroit a souvent été vendu en pièces détachées. Celui-là, au moins, avait encore un cœur qui cognait sous le chrome.

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