On connaît David Dortort pour Bonanza, ce gros morceau de la télévision américaine qui a tenu 14 saisons et 431 épisodes sur NBC. Mais son vrai petit geste de contrebande, c’est peut-être The High Chaparral : un western familial qui garde la structure du clan, tout en y injectant plus de tension, plus de poussière et moins de sucre d’orge.
Pour remettre les choses à leur place, Dortort n’était pas un petit artisan tombé du ciel. Avant de devenir l’un des noms qui comptent dans l’histoire du western télévisé, il a écrit pour des films de genre des années 1950 comme Reprisal! (1956) et The Big Land (1957), puis travaillé sur The Restless Gun, série NBC portée par John Payne. C’est ce parcours qui lui vaut d’être appelé pour écrire le pilote de Bonanza, lancé en 1959 et devenu un mastodonte du petit écran. Quand on a déjà fabriqué une machine pareille, on pourrait très bien se contenter d’encaisser les royalties et d’aller bronzer ailleurs. Sauf que Dortort, lui, a préféré repartir au charbon. Et c’est là que The High Chaparral devient intéressant : non pas comme copie de Bonanza, mais comme sa version plus âpre, plus nerveuse, plus borderline.
Dans The High Chaparral, on suit Big John Cannon, rancher installé dans le territoire de l’Arizona des années 1870, à la tête d’un hacienda reconverti en ranch. Le décor est familier, la mécanique aussi : un patriarche, une famille recomposée, des conflits de territoire, des alliances fragiles. Mais Dortort glisse un peu de sable dans les rouages. Ici, la mort de l’épouse de John survient dès le premier épisode, et le récit bifurque vers un mariage avec Victoria, une Mexicaine issue d’un milieu plus aisé, ce qui installe d’emblée une tension de classe et de culture que Bonanza effleurait à peine. On n’est plus dans le western de la cellule familiale idéale ; on est dans un espace de négociation permanente, où la paix tient à un fil. Le western, chez Dortort, cesse d’être une carte postale et devient un terrain d’arrangements, de frottements et de compromis.
Le clan, la frontière et le petit grain de sable
Ce qui change tout, c’est l’intention. Dortort a expliqué vouloir montrer « l’autre côté », celui où le père et le fils ne s’entendent pas, mais aussi des familles séparées par la frontière qui finissent par cohabiter. Dit autrement : il prend la recette de Bonanza et lui retire son vernis de respectabilité. Là où la série mère restait plus consensuelle, The High Chaparral assume davantage la rugosité du territoire, les rapports de force et les déséquilibres affectifs. Ce n’est pas un simple western de plus ; c’est un western qui regarde le mythe en coin, comme s’il se demandait ce qu’il reste du rêve américain quand on enlève la nappe et qu’on regarde la poussière sur la table.

Le casting va dans ce sens. Leif Erickson incarne Big John Cannon avec une autorité un peu raide, presque taillée dans le bois, tandis que Linda Cristal apporte à Victoria une présence qui fait basculer le récit vers une autre géographie morale. Henry Darrow, en Manolito, ajoute encore une couche de circulation entre les mondes. Et puis il y a ce détail qui compte dans toute saga télévisée digne de ce nom : les invités. Rory Calhoun, Robert Loggia, un jeune Kurt Russell… Autant de passages qui rappellent qu’à l’époque, la télévision américaine savait encore faire circuler ses visages comme des cartes de visite. On n’est pas face à un simple vestige du western TV, mais à une variation sérieuse sur la famille comme zone de combat.
Plus sec que Bonanza, moins docile que la moyenne
Le plus drôle, c’est que The High Chaparral n’a pas la durée de son aînée, et c’est précisément ce qui le rend plus net. Quatre saisons, de 1967 à 1971, contre quatorze pour Bonanza : la comparaison pourrait sembler cruelle, mais elle dit surtout autre chose. Bonanza a eu le temps de devenir une institution, presque un meuble du paysage télévisuel américain. The High Chaparral, lui, reste dans une zone plus vive, plus tendue, moins domestiquée. Il a moins de confort, plus d’aspérités. Bref, il a davantage de gueule.
Et puis il y a la musique, confiée à David Rose, déjà collaborateur de Dortort sur Bonanza. Là encore, on retrouve une continuité, mais avec une autre énergie. Le thème et le score du pilote de deux heures participent à cette impression d’un western qui veut encore croire au grand souffle télévisuel, tout en se permettant une forme de friction. Ce n’est pas l’Olympe, c’est plutôt un ranch qui prend le vent de face. Le résultat n’a pas la gloire de Bonanza, mais il a ce petit supplément de nerf qui fait les œuvres qu’on redécouvre avec un sourire coupable.
Alors oui, The High Chaparral n’a pas la même place dans la mémoire collective. Mais c’est justement le sort de pas mal de séries plus malignes qu’elles n’en ont l’air : elles passent derrière les géants, puis reviennent un jour par la petite porte, quand on s’aperçoit qu’elles avaient déjà tout compris. Et ça, dans le western télévisé, ça vaut bien quelques chevaux de plus et un peu moins de cire sur les bottes.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




