Donald Glover n’a pas seulement le chic pour empiler les casquettes, il a aussi le don de rappeler une évidence qu’on oublie trop vite : tout ce qu’on regarde n’exige pas la même attention, ni le même vocabulaire. Et dans un écosystème où l’on met volontiers sur le même plan une série pensée comme une œuvre et un programme conçu pour meubler le canapé, ça fait du bien d’entendre quelqu’un remettre un peu d’ordre dans le bazar.

À 42 ans, l’homme a déjà traversé plusieurs vies de pop culture à vitesse grand V. Il a commencé avec la troupe Derrick Comedy et des sketches en ligne, puis Tina Fey l’a recruté pour écrire sur 30 Rock alors qu’il n’avait que 23 ans. Ensuite, il a enchaîné avec Community, un passage remarqué dans The Martian, la création d’Atlanta en 2016 pour FX, un Emmy de l’interprétation, un autre de la réalisation, et même une petite ligne historique au passage : il est devenu le premier Noir à remporter un Emmy de mise en scène pour une comédie. Entre-temps, il a aussi été Lando Calrissian dans Solo: A Star Wars Story, a prêté sa voix à Simba dans le The Lion King de Jon Favreau, a co-créé Mr. and Mrs. Smith pour Prime Video, et continue de mener sa carrière musicale sous le nom de Childish Gambino. Rien que ça. Le type a transformé le mot “multicasquette” en sous-estimation polie.

Dans ce contexte, sa réflexion publiée en 2022 dans Interview Magazine, où il s’entretient avec lui-même dans un exercice aussi étrange que parfaitement gloverien, prend une autre saveur. Il y défend l’idée qu’on doit savoir distinguer les choses, sans les hiérarchiser mécaniquement : un plat de luxe n’est pas un burger smashé, et l’erreur consiste moins à préférer l’un qu’à faire semblant qu’ils racontent la même expérience. Traduction pour on ne sait plus quelle plateforme noyée sous les recommandations : tout ne se consomme pas avec la même disposition mentale, et tout ne mérite pas la même grille de lecture. C’est moins une leçon de snobisme qu’un rappel de discernement.

Et c’est là que le propos devient intéressant : Donald Glover ne parle pas seulement de goût, il parle de responsabilité critique, de réception, et d’un rapport adulte aux images qu’on avale.

Le burger, le wagyu et le reste du buffet

La métaphore alimentaire qu’il choisit n’a rien d’anodin. Elle dit très bien ce que le cinéma et la télévision ont toujours tenté de faire cohabiter : le plaisir immédiat, la série à consommation rapide, le long métrage qui demande du temps, la fiction qui travaille en profondeur, le divertissement pur jus, la proposition plus exigeante. Depuis les années 2010, avec l’explosion des plateformes, l’algorithme a tout aplati dans une même étagère mentale. On clique, on zappe, on compare. Et puis on finit par juger Chernobyl comme on jugerait un reality show de fond de soirée. Forcément, ça coince.

Glover ne dit pas qu’il faut mépriser le divertissement. Au contraire. Il rappelle qu’un smash burger peut être excellent, qu’un wagyu peut être sublime, et qu’aucun des deux n’a vocation à remplacer l’autre. Dans le langage du cinéma, ça revient à admettre qu’un blockbuster calibré pour le box office mondial et une série d’auteur comme Atlanta ne jouent pas dans la même cour, ne poursuivent pas le même effet, ne sollicitent pas la même disponibilité. Le problème n’est pas de préférer l’un à l’autre ; le problème, c’est de les confondre.

Et il y a chez lui une petite pointe de morale artistique qui n’a rien de pontifiant. Quand il évoque la nécessité de dire à quelqu’un que son travail ne fonctionne pas “à ses yeux”, il parle d’une critique en bonne foi, sans posture de hater, sans faux soutien automatique. Ce n’est pas anodin venant d’un artiste noir qui a longtemps navigué entre plusieurs mondes, plusieurs publics, plusieurs attentes. On peut y lire une forme de maturité rare : soutenir ne veut pas dire applaudir par réflexe, et aimer ne veut pas dire tout excuser. Le vrai respect, c’est parfois de ne pas raconter d’histoires.

Atlanta, ou l’art de ne pas servir la même soupe

Si cette idée colle si bien à Donald Glover, c’est parce que sa carrière entière repose sur la dissonance. Atlanta n’a jamais été conçue comme une série confortable. Créée, écrite et portée par lui, elle a toujours préféré le décalage, l’ellipse, le malaise, l’absurde, le commentaire social qui surgit de travers. Là où tant de séries cherchent la fluidité, elle cultivait la rupture. Là où tant d’œuvres veulent rassurer, elle préférait déstabiliser. Et c’est précisément pour cela qu’elle a compté. Glover n’a jamais voulu faire du “content” ; il a voulu fabriquer des objets qui résistent.

Le parallèle avec ses autres travaux saute aux yeux. Dans Solo: A Star Wars Story, il apporte au personnage de Lando une élégance presque insolente, comme s’il savait qu’un rôle secondaire pouvait encore devenir un petit centre de gravité. Dans The Lion King, il s’inscrit dans une machine à fantasmes à plus d’un milliard de dollars de box office mondial, où la moindre nuance vocale devient un enjeu de production. Dans Mr. and Mrs. Smith, il joue encore une autre partition, entre série d’action, romance sous tension et variation sur le couple comme terrain miné. À chaque fois, il ne fait pas semblant que tout cela relève du même régime esthétique. Et c’est peut-être ça, son vrai luxe : savoir que les objets culturels ne se valent pas par décret, mais par intention, forme et usage.

On pourrait presque dire que Glover applique à sa propre œuvre ce qu’il demande au public. Regarder avec attention. Écouter sans paresse. Accepter qu’un artiste puisse faire du très populaire sans devenir idiot, du très personnel sans devenir hermétique, du très commercial sans perdre sa colonne vertébrale. Bref, arrêter de confondre la soupe et la recette.

Le public, ce grand mélangeur de sauces

La phrase la plus piquante de son entretien, c’est peut-être celle où il insiste sur la nécessité de ne pas tout mélanger sous prétexte qu’on “consomme” des images. Le mot est là, au fond : consommer. Depuis des années, on traite les films et les séries comme des produits interchangeables, alors qu’ils n’ont ni la même durée d’élaboration, ni le même budget, ni les mêmes ambitions de mise en scène, ni la même fenêtre de diffusion, ni le même rapport au temps du spectateur. Une série comme Atlanta ne se regarde pas comme un programme de remplissage. Un opus Marvel ne se reçoit pas comme un essai filmé. Et l’inverse est vrai aussi. Le regard paresseux finit toujours par produire des jugements paresseux.

Ce que Glover demande à son audience, au fond, c’est moins de l’adoration que de la précision. Il veut qu’on sache nommer ce qu’on voit, qu’on distingue la forme du fond, le geste de l’emballage, l’expérience de la simple distraction. On peut aimer les deux, bien sûr. On peut même préférer l’un à l’autre selon l’humeur, la fatigue, l’envie de laisser le cerveau au vestiaire. Mais à partir du moment où l’on prétend parler sérieusement d’art, il faut bien accepter qu’un objet n’est pas un autre, et qu’un chef-d’œuvre ne se juge pas à l’aune d’un programme de détente. Sinon, on se tire une balle dans le pied en croyant faire la police du goût.

Et puis il y a, chez Glover, cette manière très américaine de faire passer une idée de critique culturelle par la cuisine, le corps, le quotidien. C’est malin, parce que ça désamorce le prêchi-prêcha. On comprend tout de suite. On sait ce qu’est un burger. On sait ce qu’est un plat plus travaillé. On sait aussi qu’on ne mange pas un wagyu tous les jours sans finir par saturer. L’art, comme la bouffe, supporte mal qu’on le réduise à une seule température.

Alors oui, Donald Glover parle de divertissement et d’art, mais il parle surtout de notre façon de les recevoir. Et ça, entre deux recommandations automatiques et trois débats de comptoir sur ce qui “mérite” ou non notre attention, ça vaut bien une petite claque élégante. Ou un smash burger, selon l’heure. Après tout, il n’a jamais dit qu’il fallait choisir une fois pour toutes. Il a juste demandé qu’on arrête de tout confondre. Pas si compliqué, non ?

Part.
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