On croyait Emma Myers condamnée à l’étiquette de star venue de A Minecraft Movie ; la voilà qui trouve, dans A Good Girl’s Guide to Murder, un terrain bien plus piquant que le simple cachet de franchise. Entre enquête scolaire, faux air de comfort watch et cadavre dans le placard, la série a l’élégance de ne pas faire semblant d’être autre chose qu’un polar ado bien huilé.

Adaptée des romans de Holly Jackson, la série naît d’un joli petit phénomène éditorial : le premier livre, paru en 2019, a ouvert la voie à plusieurs suites, de Good Girl, Bad Blood en 2020 à As Good As Dead en 2021, sans oublier Kill Joy la même année. Le passage à l’écran suit la logique classique d’un succès jeunesse qui a déjà fait ses preuves en librairie avant de tenter sa chance à la télévision. La série démarre en 2024 sur BBC iPlayer, puis s’installe aussi sur Netflix en Amérique du Nord, avec deux saisons de six épisodes chacune et une troisième annoncée pour 2027. Autrement dit, on n’est pas sur un petit caprice de programmation, mais sur une vraie machine à épisodes courte, calibrée pour l’ère du binge-watching sans migraine. Le genre du meurtre en format mini, c’est le doudou des temps modernes : ça console, ça accroche, et ça ne vous lâche pas avant la fin du dîner.

Le point de départ, lui, coche les cases du polar adolescent avec une insolence presque vintage : une lycéenne de Buckinghamshire remonte une vieille affaire de disparition et de suicide suspect, s’entoure du frère du garçon accusé à tort, et se met à fouiller les secrets d’un établissement qui sent la respectabilité moisie. Rien de neuf sous le soleil ? Justement, c’est là que la série trouve son petit supplément d’âme. Elle ne cherche pas à révolutionner le whodunit, elle le remet en circulation avec une énergie légère, presque malicieuse. Et dans une époque où tant de séries se prennent pour des thèses de sociologie en costume gris, ça fait du bien de voir un récit qui avance sans se regarder le nombril. Le mystère, ici, n’a pas besoin de se la jouer grand opéra pour tenir debout.

Une enquête qui a l’air sage, mais qui mord quand même

En apparence, A Good Girl’s Guide to Murder joue la carte de la simplicité : épisodes de moins de 50 minutes, saison resserrée, intrigue lisible, ambiance de petite ville anglaise où tout le monde sait trop de choses et n’en dit jamais assez. Sauf que cette sobriété de façade cache une mécanique assez futée. Le récit s’appuie sur l’idée très adolescente du faux-semblant : Pip, la bonne élève modèle, se sert d’un projet scolaire pour poser des questions, entrer dans les maisons, gratter là où ça dérange. C’est presque comique, et ça l’est d’autant plus que la série assume ce décalage sans faire la leçon. Le mensonge éducatif devient ici un passe-partout narratif, et franchement, c’est plus élégant qu’un énième détective alcoolisé.

Le cœur du dispositif repose aussi sur un détail très contemporain : la preuve par le texto, le langage numérique, la grammaire bancale qui trahit celui qu’on croyait invisible. On n’est pas loin d’un polar de l’ère des captures d’écran, où l’orthographe devient indice et où la parole écrite remplace la grande confession dramatique. Ce n’est pas révolutionnaire, mais c’est malin, parce que la série comprend que le vrai crime d’aujourd’hui passe souvent par les traces qu’on laisse derrière soi, même en croyant parler vite et sans réfléchir. Voilà qui donne au feuilleton une petite nervosité très actuelle.

Emma Myers, ou l’art de faire croire à l’innocence

Autre valeur du projet : Emma Myers. L’actrice américaine, née en 2002, joue une adolescente britannique avec un accent qui, d’après Sarah Shaffi dans The A.V. Club, tient plutôt bien la route. Ce n’est pas un détail de casting, c’est même une des clés du plaisir de la série. Myers apporte à Pip une innocence presque trop lisse, ce genre de candeur qui peut agacer si elle n’est pas tenue par une vraie précision de jeu. Ici, elle fonctionne parce qu’elle rend crédible le décalage entre l’image de la “bonne fille” et les actes franchement pas très sages qu’elle commet en douce. On la croit capable de tout, y compris d’entrer chez les gens sans y être invitée. Charmant, non ?

Affiche de Meurtre mode d'emploi
Affiche de Meurtre mode d'emploi

Ce qui est amusant, c’est que cette image d’ado trop sage dialogue avec la carrière de Myers elle-même, désormais associée à des rôles très visibles dans des productions à forte circulation. A Minecraft Movie l’a installée dans une zone de notoriété grand public ; A Good Girl’s Guide to Murder lui offre un contrechamp plus souple, moins tapageur, plus joueur. On passe d’un mastodonte de franchise à une série qui préfère la malice à la démesure. Et parfois, pour une actrice, le meilleur coup n’est pas de grimper plus haut, mais de changer de terrain avant de se faire avaler par la machine.

Le crime comme comfort watch, ou le paradoxe qui marche

Il faut quand même s’arrêter sur cette drôle d’idée : faire du meurtre un objet de détente. Les récits policiers ont depuis longtemps quitté le seul territoire du frisson pour devenir des compagnons de soirée, des rituels de canapé, des habitudes presque domestiques. Depuis des décennies, des séries comme Law & Order ont prouvé qu’un crime bien emballé pouvait devenir une forme de confort télévisuel. A Good Girl’s Guide to Murder s’inscrit pile dans cette tradition, avec ce léger vernis de noirceur qui évite la mollesse sans basculer dans le sordide. Le vrai tour de force, c’est de rendre le macabre presque accueillant sans le vider de sa tension.

Robert Lloyd, dans le Los Angeles Times, résumait la chose en disant que la série est seulement un peu rugueuse, mais surtout sincère, ce qui fait sa force. Sarah Shaffi, dans The A.V. Club, soulignait de son côté que l’interprétation de Myers tient globalement la route. Deux remarques qui pointent vers la même idée : la série ne cherche pas à épater la galerie, elle cherche à tenir sa promesse. Et dans le marécage des adaptations jeunesse qui se prennent parfois pour des monuments, cette modestie a presque des airs de luxe. Pas besoin de faire le malin quand on sait déjà où on va.

Au fond, A Good Girl’s Guide to Murder ressemble à ces objets télévisuels qu’on sous-estime parce qu’ils ont l’air trop propres, trop sages, trop bien peignés. Puis on se rend compte qu’ils savent exactement ce qu’ils font : un casting bien choisi, un rythme sec, une intrigue qui avance sans se vautrer dans le pathos, et cette petite pointe de malaise qui empêche le tout de n’être qu’un bonbon. Ce n’est pas la série qui va renverser la table, mais elle a assez de tenue pour qu’on lui laisse la chaise. Et ça, dans le grand bazar des adaptations à rallonge, ce n’est déjà pas rien.

Reste une question, très simple : si les séries policières sont devenues nos berceuses du soir, est-ce qu’on ne devrait pas finir par s’inquiéter un peu de nos goûts ? Ou alors, on assume, on se cale dans le canapé, et on laisse Pip fouiller les secrets des autres pendant qu’on prétend, nous aussi, avoir tout compris avant l’épisode final. Spoiler : rarement.

Part.
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