Peter Cullen n’a pas seulement prêté sa voix à Optimus Prime et à Bourriquet : il a aussi terminé sa trajectoire dans Invincible, série super-héroïque qui adore prendre les mythes à revers et les éclabousser de sang. À sa mort, survenue le 26 août 2026 à 85 ans, on réalise surtout une chose : certaines voix ne vieillissent pas, elles s’épaississent. Et dans le cas de Cullen, ce grain plus rugueux, presque cabossé, donnait à ses derniers rôles une autorité de vieux soldat fatigué qui n’a plus rien à prouver. C’est exactement ce que Invincible cherchait avec Thaedus, chef lucide, coupable, redoutable, bref un demi-dieu qui a déjà trop vu pour encore jouer les héros en carton-pâte.

Pour rappel, Invincible débarque en 2021 sur Amazon Prime Video, adaptée des comics de Robert Kirkman, Cory Walker et Ryan Ottley. La série suit Mark Grayson, alias Invincible, jeune super-héros interprété par Steven Yeun, pris entre l’héritage de son père Omni-Man, campé par J.K. Simmons, et la brutalité d’un monde où la morale se fait broyer à coups de poing. Le succès de la série tient précisément à ça : elle prend le costume du blockbuster de super-héros et lui fait passer un sale quart d’heure. Pas de vernis, pas de grand discours sur la justice universelle, juste des corps qui cassent, des alliances qui puent la trahison et des idéaux qui finissent au sol. Dans ce décor-là, la voix de Cullen ne joue pas la nostalgie : elle impose une mémoire.

Thaedus, ou le vieux soldat qui a compris le prix du feu

Thaedus apparaît dans la saison 2, puis revient dans sept épisodes au total, jusqu’à “Don’t Leave Me Hanging Here”, diffusé en avril 2026. Le personnage a tout du chef de guerre en bout de course : ancien haut gradé viltrumite, il a assassiné l’empereur Argall pour tenter d’arracher son peuple à sa propre logique de conquête. Ensuite, il fonde la Coalition des planètes, histoire de freiner l’expansion d’un empire qui a visiblement confondu civilisation et écrasement méthodique. Le détail qui pique ? Thaedus a aussi conçu le Scourge Virus, arme biologique destinée à tuer uniquement les siens. On est loin du petit sermon sur l’amitié intergalactique du samedi matin, et c’est tant mieux.

Ce qui rend le rôle si juste, c’est que Cullen y retrouve un territoire familier sans se répéter. Optimus Prime, depuis la série animée de 1984 jusqu’à Transformers: Rise of the Beasts en 2023, c’est la figure du chef droit, calme, presque paternel, mais capable de mener la charge. Thaedus, lui, pousse cette logique dans une zone plus trouble : même droiture, même gravité, mais avec la culpabilité en prime et le sang sur les mains. Peter Cullen ne doublait pas seulement un personnage, il lui donnait le poids d’une vie entière. Et ça, franchement, ça ne s’achète pas au rayon effets spéciaux.

De Bourriquet à l’empire viltrumite : la mélancolie comme super-pouvoir

On a souvent réduit Peter Cullen à deux totems pop : Eeyore, dans plusieurs versions de Winnie l’Ourson, et Optimus Prime. C’est commode, mais un peu court. Dans les années 1980, sa voix traînait déjà partout : The Smurfs, Spider-Man and His Amazing Friends, Saturday Supercade, Knight Rider, G.I. Joe: A Real American Hero, sans oublier Muppet Babies, Ghostbusters ou Teenage Mutant Ninja Turtles. Une vraie machine à fantasmes pour gamins de l’époque, sauf que la machine avait un cœur, ou du moins une fatigue noble qui la rendait immédiatement reconnaissable.

Affiche de INVINCIBLE
Affiche de INVINCIBLE

Ce qui relie Eeyore et Thaedus, au fond, c’est la mélancolie. Chez l’un, elle devient tendre, presque pédagogique : un petit âne dépressif qui apprend aux enfants que la tristesse n’est pas un bug à corriger à coups de bonne humeur forcée. Chez l’autre, elle se transforme en autorité tragique, en conscience politique abîmée par le temps et la guerre. Cullen savait faire tenir ces deux pôles dans la même gorge. Sa voix disait à la fois la blessure et la tenue, le deuil et la discipline. Et dans un paysage saturé de performances interchangeables, ça change tout.

Le super-héros n’était pas celui qu’on croyait

À l’échelle de la série, Thaedus n’est pas un simple personnage secondaire venu faire joli dans l’organigramme cosmique. Il incarne l’une des idées les plus intéressantes de Invincible : la justice peut être monstrueuse quand elle se pense comme une nécessité historique. Là où beaucoup de récits de super-héros se contentent de rejouer l’opposition bien/mal, la série préfère ouvrir la boîte noire des compromis, des crimes rationnels, des guerres préventives et des héritages empoisonnés. Thaedus, avec son passé de bourreau repenti, appartient à cette zone grise où l’on comprend les motivations sans les absoudre. C’est précisément là que Cullen faisait merveille.

Sa dernière apparition télévisée prend donc une résonance particulière. Non pas parce qu’elle serait « émouvante » au sens paresseux du terme, mais parce qu’elle boucle un parcours cohérent : celui d’un acteur dont la voix a toujours porté des figures de commandement, de protection et de fatigue morale. Peter Cullen laisse derrière lui une galerie de chefs, de pères, de survivants et de soldats qui ont tous, d’une manière ou d’une autre, appris à parler avec le poids des batailles. Et si Invincible lui offre un dernier terrain de jeu, c’est presque logique : la série adore les héros qui saignent, les mentors qui mentent un peu, les légendes qui se fissurent. Bref, tout ce qui fait qu’un mythe reste vivant au lieu de finir en bibelot poussiéreux sur une étagère.

Alors oui, on retiendra toujours Optimus Prime. Mais Thaedus, lui, a ce petit supplément de noirceur et de gravité qui fait qu’une fin ressemble moins à un adieu qu’à une dernière prise de parole. Pas mal pour une voix qui, pendant quarante ans, a tenu debout tout un pan de l’imaginaire populaire. On a connu des départs plus bruyants ; celui-là résonne longtemps.

Bande-annonce VF de INVINCIBLE

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