Avant d’enfiler le smoking de James Bond, Pierce Brosnan a fait ses gammes dans deux téléfilms d’action qui sentaient déjà la poudre, le budget serré et la bonne idée mal vissée. Death Train et Night Watch n’ont pas seulement raté le coche : ils ont surtout montré à quel point Brosnan était déjà trop élégant pour la série B qui l’entourait.
On a tendance à raconter la trajectoire de Brosnan comme une montée en ligne droite vers GoldenEye en 1995, ce qui est pratique pour les biographies et les génériques de fin. Sauf que l’histoire est un peu plus tordue. Avant de devenir le grand retour de 007 au box-office mondial, l’acteur irlandais sortait de Remington Steele (1982-1987), série qui l’avait installé comme un visage chic et un peu ironique du petit écran, puis de rôles de transition comme Mrs. Doubtfire en 1993. Entre les deux, il a tourné pour la télévision deux opus d’espionnage musclés, Death Train en 1993 et Night Watch en 1995, diffusés sur USA Network. Deux essais, deux occasions de tester sa présence physique, deux objets qui ont surtout prouvé une chose : le futur Bond avait déjà la classe, mais pas encore le bon terrain de jeu.
Et c’est là que le dossier devient amusant : ces téléfilms ressemblent moins à des préquelles qu’à des brouillons de casting, comme si Hollywood avait laissé Brosnan répéter son entrée en scène avant de lui donner le vrai rôle.
Le train fantôme de la série B
Dans Death Train, Brosnan incarne Mike Graham, agent d’une organisation onusienne anti-crime chargé d’empêcher un plan nucléaire aussi absurde que bruyant. Le film, adapté d’une histoire d’Alistair MacLean, coche toutes les cases du thriller d’action télévisé du début des années 1990 : menace internationale, méchant géopolitique, course contre la montre, dialogues qui veulent faire sérieux et n’y arrivent qu’à moitié. On y croise tout de même du beau monde, avec Christopher Lee en général russe rancunier, Patrick Stewart en supérieur hiérarchique et Ted Levine en bras armé du complot. Sur le papier, ça a de l’allure. À l’écran, c’est une autre affaire.
Le problème n’est pas seulement le manque de moyens, même si le cadre télévisuel impose sa loi et que la mise en scène n’a rien d’un mastodonte de studio. Le vrai souci, c’est l’écart entre l’ambition affichée et l’exécution. Le film veut faire du Die Hard sur rails, avec son petit parfum de guerre froide recyclée, mais il n’a ni la tension, ni le sens du rythme, ni cette étincelle de cruauté qui fait décoller le genre. Brosnan, lui, s’en sort avec dignité, mais on sent déjà qu’il joue au-dessus du niveau général. Il n’est pas mauvais, il est juste coincé dans une machine qui ronronne au lieu de mordre.
Rembrandt en cavale, glamour en panne
Deux ans plus tard, Night Watch remet le couvert avec le même duo Brosnan-Alexandra Paul, mais change de décor et de prétexte : cette fois, il s’agit de retrouver un tableau de Rembrandt, The Night Watch, volé puis embarqué dans une intrigue internationale qui passe par Amsterdam et Hong Kong. Le film veut clairement prendre des airs de globe-trotter à la Bond, avec ses déplacements, ses faux-semblants et sa galerie de figures louches. Sauf que l’échelle reste télévisuelle, et que l’effet de luxe se dégonfle vite. On regarde les lieux, on comprend l’intention, puis on attend que quelque chose décolle. Ça ne vient pas.
Ce qui frappe surtout, c’est que Brosnan semble ici plus proche de 007 que dans le premier téléfilm. Il a le port, le calme, la diction, cette façon de faire croire qu’il maîtrise la pièce avant même d’avoir sorti l’arme. En ce sens, Night Watch ressemble presque à une répétition générale pour GoldenEye, sorti un mois plus tard. Mais une répétition générale sans le frisson, sans la mise à feu, sans le petit supplément d’âme qui transforme un acteur en icône. Le film ne rate pas seulement son intrigue : il rate la métamorphose qu’il promettait.
Le casting qui sauve les meubles, pas le film
Dans les deux cas, les seconds rôles donnent une illusion de prestige que les scénarios ne confirment jamais complètement. Christopher Lee apporte à Death Train une autorité presque trop noble pour le matériau, comme si un monstre sacré s’était trompé de quai. Patrick Stewart, lui, traverse le film avec une gravité impeccable, ce qui ne suffit évidemment pas à faire oublier les ficelles. Dans Night Watch, le casting se resserre et perd ce petit supplément d’oxygène. William Devane prend la relève dans l’encadrement, mais l’ensemble paraît plus fonctionnel que galvanisant.
On voit bien la logique industrielle derrière ces productions : occuper une case télévisée avec un thriller d’action à visage connu, capitaliser sur un acteur en ascension, faire du contenu rentable sans viser la postérité. Rien de honteux là-dedans, bien sûr. Mais à l’échelle de la carrière de Brosnan, ces films ressemblent à des faux départs élégants. Ils n’ont pas freiné son ascension, ils n’ont pas non plus construit un mythe. Ils ont juste occupé l’espace, comme ces couloirs d’hôtel où l’on passe sans jamais s’arrêter. Bref, du pré-Bond pur jus : utile sur le papier, oubliable dans la mémoire.
Le vrai test, c’était le smoking
Ce qui rend cette parenthèse intéressante, c’est qu’elle éclaire la manière dont Brosnan a ensuite abordé Bond. Quand il arrive dans GoldenEye, il ne débarque pas en novice total : il a déjà l’expérience du héros d’action, du cadre international, du dialogue qui doit claquer même quand la mise en scène patine. Mais il a aussi compris, sans doute, ce que ces téléfilms lui ont laissé entrevoir : il lui fallait un écrin plus grand, une écriture plus affûtée, un studio prêt à miser vraiment sur son image. Le reste appartient à l’histoire du box-office, avec un GoldenEye qui relance la franchise et replace 007 au centre du jeu après six ans de silence.
Alors oui, on peut sourire de ces deux essais un peu fauchés, un peu raides, un peu trop sages. Mais ils racontent aussi quelque chose de très hollywoodien : avant de devenir une machine à fantasmes, une star doit parfois passer par des zones de transit où tout se cherche encore. Brosnan y a appris à tenir l’écran, à habiter l’action, à faire croire au glamour même quand la production n’a pas les moyens de son ambition. Et ça, mine de rien, ce n’est pas rien. Le smoking n’est pas tombé du ciel : il a été préparé dans des couloirs bien moins reluisants.
Reste une petite ironie que l’histoire adore : les films que Brosnan aimerait probablement voir rangés au fond du tiroir sont précisément ceux qui ont aidé à façonner, en creux, le Bond qu’on allait enfin lui confier. Comme quoi, même les faux départs ont parfois du panache. Pas de quoi faire sauter une banque, mais assez pour faire sourire au générique.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




