Quand deux franchises qui ont longtemps régné sans partage se mettent à croiser leurs jouets, on ne parle pas seulement de fan service : on regarde souvent un thermomètre industriel en train de grimper dans le rouge. Avec Star Wars/Marvel: Hope Assembles, annoncé pour janvier 2027, Disney tente un numéro de haute voltige qui sent autant l’enthousiasme de cour de récré que la manœuvre de relance. Et franchement, on voit très bien pourquoi l’idée fait lever un sourcil.

Pour replacer le bazar dans son contexte, les crossovers ne sont pas nés hier. Hollywood adore ce genre de mariage forcé quand une licence s’essouffle : Universal avait déjà sorti en 1948 Abbott and Costello Meet Frankenstein pour redonner un peu d’air à ses monstres, et le film est devenu le plus gros succès de la créature de Frankenstein depuis le Frankenstein de James Whale en 1931. Depuis, on a eu Alien vs. Predator, Freddy vs. Jason, Batman v Superman: Dawn of Justice… bref, la grande tradition du “et si on mettait deux trucs qui marchent ensemble pour voir si ça fait encore du fric”. Dans le comic book, l’exercice est plus souple, plus joueur, parfois plus élégant. Marvel avait même cartonné avec Secret Wars en 1984, au moment où la maison n’était pas en panique mais en pleine expansion. Rien à voir avec une rustine posée sur une carrosserie qui fume.

Or c’est bien là que le projet de Kevin Smith change de température. Hope Assembles arrive dans un moment où Marvel et Star Wars ne dégagent plus la même aura de machine invincible. Le crossover n’a plus tout à fait des allures de fête foraine ; il ressemble plutôt à un test de résistance.

Le jouet géant, la facture et la sueur froide

Le problème, c’est que les deux marques n’avancent plus avec la même assurance qu’au temps des grandes marées. Côté Marvel Studios, l’après-Avengers: Endgame a été plus chahuté qu’on ne veut bien l’admettre : des succès, oui, mais aussi une série de contre-performances et de films reçus tièdement, au point que la mécanique du “tout est connecté, donc tout est excitant” s’est sérieusement grippée. Côté Star Wars, le diagnostic est encore plus brutal : la franchise a été diluée par la multiplication des séries en streaming, au point de perdre ce statut d’événement rare qui faisait sa force. Quand une sortie cinéma devient un rendez-vous comme un autre, on a déjà commencé à tirer une balle dans le pied.

Le cas The Mandalorian and Grogu est parlant. Le film a engrangé 345,2 millions de dollars dans le monde pour un budget de 165 millions, ce qui n’est pas un naufrage mais reste le plus faible score d’un long métrage live-action Star Wars. Autrement dit : la galaxie lointaine, très lointaine, n’imprime plus comme avant. Et chez Marvel, les résultats plus modestes de Captain America: Brave New World, Thunderbolts et l’accueil sans étincelle réservé à The Fantastic Four: First Steps ont fini de rappeler une évidence un peu pénible pour les pontes de Burbank : la poule aux œufs d’or a encore des plumes, mais elle pond moins souvent.

Dans ce contexte, faire se rencontrer Earth-616 et la mythologie Star Wars, ce n’est pas seulement une idée de geek ; c’est presque un sondage grandeur nature sur la survie des marques.

Kevin Smith au manche, la nostalgie en bandoulière

Le choix de Kevin Smith n’est pas idiot. Le bonhomme connaît ses classiques, adore les deux univers, et a ce goût du dialogue pop qui peut faire mouche quand il s’agit de mélanger l’iconographie super-héroïque et la geste galactique. Lucasfilm Publishing, par la voix de son directeur créatif Michael Siglain, a d’ailleurs présenté le projet comme une lettre d’amour aux deux licences et au médium comics. L’argument est propre, presque trop propre (on sent la machine de communication qui a passé un coup de chiffon sur la table avant de parler).

Mais la vraie question n’est pas là. Un crossover peut être un terrain de jeu, un laboratoire, un petit plaisir de connaisseurs. Il peut aussi devenir le symptôme d’un manque d’idées neuves à l’échelle des studios. Et quand les deux marques concernées ont déjà saturé l’espace avec films, séries, spin-offs, reboots de l’esprit sinon de la lettre, le risque est clair : le public ne voit plus un événement, il voit une réunion de famille où tout le monde parle trop fort. Le fan service, à dose homéopathique, ça amuse ; à haute dose, ça sent la naphtaline de luxe.

Vers le grand écran ou vers le grand flou ?

Évidemment, l’ombre d’une adaptation cinéma plane déjà au-dessus du projet. Si Hope Assembles trouve son public, Disney pourrait très bien y lire un signal pour tester une version plus large, en animation ou en prises de vues réelles. Le studio adore les passerelles quand elles peuvent devenir des franchises dans la franchise, ce qui est sa manière polie de dire qu’il aime transformer chaque idée en pipeline. Reste que l’hypothèse d’un film croisant les héros de Star Wars et ceux de Marvel pose un vrai casse-tête de ton : comédie, aventure, space opera, super-héros, tout ça dans le même shaker ? Il faudrait un dosage de chirurgien, pas un simple alignement de mascottes.

Et puis il y a l’usure. Le public a déjà vu tant de mondes étendus, tant de continuités, tant de “chapitres décisifs” que l’effet de surprise se fait rare. Le crossover n’est plus le feu d’artifice qu’il était à l’époque où chaque nouvelle réunion de personnages avait quelque chose de miraculeux. Aujourd’hui, il doit lutter contre la saturation, la lassitude, et cette petite voix qui demande : pourquoi maintenant, et pour quoi faire ? Quand la fusion de deux empires ressemble à une opération de maintenance, c’est qu’on n’est plus dans le fantasme, mais dans la gestion de crise.

Alors oui, on peut imaginer un vrai plaisir de lecture, surtout si Kevin Smith s’autorise à jouer avec les codes plutôt qu’à les aligner sagement. On peut aussi imaginer que ce soit le premier pas vers autre chose, un essai de reconquête avant un éventuel grand saut au cinéma. Mais pour l’instant, ce crossover a surtout le goût un peu étrange des grandes idées qui arrivent au mauvais moment. Et ça, chez Disney, c’est presque devenu un genre en soi.

Reste une dernière hypothèse, la seule qui pourrait vraiment nous faire lever de notre siège : et si, au lieu de recycler les mêmes icônes en mode réunion de crise, on osait enfin leur rendre un peu de folie ? Là, on commencerait peut-être à parler d’un vrai retour de la Force. Ou d’un miracle industriel. Ce qui, à Hollywood, revient parfois au même.

Part.
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