Quand Hollywood s’attaque à Ray Bradbury, on s’attend à un choc des idées, pas à un naufrage en règle. Avec A Sound of Thunder, Peter Hyams a transformé une nouvelle culte en machine à paradoxes bancale, et le box-office lui a rendu la monnaie de sa pièce.
Pour situer le carnage, il faut repartir du texte d’origine. En 1952, Ray Bradbury publie A Sound of Thunder, nouvelle devenue l’un des grands récits de voyage temporel du XXe siècle, au même titre que les variations héritées de H. G. Wells. Le principe est limpide et cruel : un chasseur remonte le temps, écrase un papillon, et l’avenir bascule. Une idée d’une élégance folle, reprise ensuite à la radio par NPR et à la télévision dans Ray Bradbury Theater dans les années 1980. De quoi faire saliver n’importe quel studio un peu moins pressé de vendre du spectacle à coups de CGI douteux.
En 2005, Warner Bros. mise pourtant gros sur l’adaptation de Peter Hyams, avec un budget annoncé à 80 millions de dollars, Ed Burns, Catherine McCormack et Ben Kingsley en têtes d’affiche. Sur le papier, ça tient debout : Hyams sortait d’une carrière de solide artisan, de Capricorn One à Timecop en passant par End of Days. Sauf que le scénario signé Thomas Dean Donnelly et Joshua Oppenheimer sentait déjà le piège à plein nez pour qui avait vu leur passage par Sahara. Et quand une nouvelle aussi sèche devient un blockbuster à effets, on sait déjà que le papillon va finir en boucherie.
Le papillon, la bête et le grand n’importe quoi
Là où Bradbury travaillait la terreur du détail minuscule, le film choisit la surenchère. On ne suit plus Eckels, mais Travis Ryer, incarné par Ed Burns, et Sonia Rand, jouée par Catherine McCormack. Le récit multiplie les expéditions dans le Mésozoïque, ajoute des attaques d’Allosaurus, des « vagues temporelles » et des mutations dignes d’un délire de post-production en roue libre. Le problème n’est même pas seulement la fidélité au texte, c’est la logique interne : à force de vouloir expliquer le chaos, le film le dissout. Bradbury parlait de causalité ; Hyams, lui, filme une usine à effets spéciaux qui se mord la queue.
Le plus savoureux, c’est que le film finit par trahir son propre concept. Dans la nouvelle, le moindre faux pas suffit à reconfigurer l’histoire. Dans le long métrage, on peut presque tout réparer à coups de retour en arrière, ce qui revient à tirer une balle dans le pied du principe même du récit. Résultat : l’ironie tragique disparaît, remplacée par une mécanique de série B qui se prend pour une fresque. Et quand Catherine McCormack se retrouve affublée d’une évolution façon poisson-chat humanoïde, on comprend que le film a définitivement quitté la science-fiction pour la foire aux monstres. Pas très Bradbury, tout ça.

Le flop, ce vieux compagnon de route
À sa sortie, A Sound of Thunder se fait étriller. Le score critique évoqué par Rotten Tomatoes tombe à 6 %, ce qui n’a rien d’un accident industriel isolé mais ressemble plutôt à un verdict collectif. Scott Brown, dans Entertainment Weekly, parle d’un objet « parfait dans son atrocité » ; Roger Ebert, lui, lui accorde deux étoiles sur quatre et y voit un film mauvais mais capable de déclencher quelques rires dans les bonnes conditions. On connaît la chanson : parfois, le désastre devient un genre à part entière. Le film n’a pas seulement raté sa cible, il a transformé le voyage temporel en excursion au rayon des curiosités.
Le box-office, lui, n’a pas pardonné. Avec un tel budget de production, le film devait au minimum espérer un démarrage honnête, voire un petit effet de curiosité porté par Ben Kingsley en industriel à perruque douteuse. Il n’en a rien été. Le public a fui, la critique a sorti les fourches, et l’opus est entré dans cette catégorie très hollywoodienne des objets qu’on regarde aujourd’hui pour comprendre comment un studio peut confondre adaptation et sabotage. Ce n’est pas seulement un mauvais film, c’est un cas d’école sur le moment où une belle idée devient un produit trop chargé, trop expliqué, trop bruyant.
Quand Bradbury se fait avaler par la machine
Ce qui rend l’affaire intéressante, c’est moins le naufrage lui-même que ce qu’il raconte de l’époque. Au début des années 2000, Hollywood adore les concepts SF à haut potentiel de franchise, mais veut aussi les rendre immédiatement lisibles, immédiatement spectaculaires, immédiatement rentables. Or Bradbury, lui, travaille l’ellipse, la menace diffuse, la conséquence invisible. Autrement dit, tout ce que le blockbuster déteste quand il commence à compter ses billets. On a donc un film qui prétend adapter une nouvelle sur l’effet papillon tout en écrasant l’essentiel sous ses propres ambitions. Le péché originel, ici, c’est d’avoir cru qu’on pouvait gonfler Bradbury sans le dénaturer.
Et c’est peut-être pour ça que l’objet continue de fasciner les amateurs de nanars involontaires : parce qu’il dit quelque chose de très précis sur l’industrie. Quand on transforme une idée parfaite en produit trop lourd, on obtient parfois un désastre magnifique, un de ces films qui survivent moins pour leurs qualités que pour leur degré de déraillement. On peut le voir comme un échec, ou comme une leçon de cinéma industriel. Les deux, sans doute. Et quelque part, le papillon de Bradbury continue de battre des ailes, juste assez fort pour rappeler qu’à Hollywood, on adore parfois casser ce qui fonctionnait déjà très bien. Le temps, lui, n’a pas de pitié pour les mauvaises idées.
Si l’envie vous prend de vérifier à quoi ressemble un voyage temporel quand il a visiblement perdu son GPS, le film circule encore en streaming sur Howdy. Après tout, il y a des flops qu’on regarde pour le plaisir coupable, et d’autres pour mesurer à quel point une adaptation peut rater sa propre cible avec un panache presque scientifique. Celui-ci coche les deux cases. Et franchement, il fallait oser.
Bande-annonce VF de Un Coup de tonnerre
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




