Dolly Parton est morte à 80 ans, et avec elle se referme un chapitre où la country, le cinéma populaire et la philanthropie faisaient encore bon ménage sans se regarder de travers. On parle d’une artiste qui a vendu des montagnes de disques, traversé six décennies sans perdre une once de panache, et transformé chaque apparition en petit séisme de strass.

La nouvelle a été rendue publique par un message relayé sur le compte Instagram officiel de l’artiste, via son neveu Bryan Seaver. À ce stade, on ne parle pas seulement d’une chanteuse immense, mais d’une figure totale, née en 1946 dans le Tennessee, passée de l’Amérique rurale à la machine à fantasmes hollywoodienne sans jamais renier son accent, son humour ni son aplomb. En 60 ans de carrière, Dolly Parton a signé 50 albums studio, remporté 11 Grammy Awards et 3 Emmy Awards, décroché deux nominations aux Oscars, une nomination aux Tony Awards, six citations aux Golden Globes et une intronisation au Rock and Roll Hall of Fame en 2022. Bref, une carrière qui a l’air d’un mythe fabriqué par un studio, sauf qu’elle était bien réelle.

Dans le cinéma, on l’a souvent réduite à son image de star country. Ce serait un peu court, et franchement paresseux. 9 to 5 en 1980, réalisé par Colin Higgins, n’a pas seulement offert à Dolly Parton un rôle devenu culte ; le film a aussi capté, avec une drôlerie acide, la colère des femmes au travail à l’heure où Hollywood commençait à peine à comprendre que les bureaux pouvaient être des champs de bataille. Le long métrage a rapporté gros au box-office américain et a surtout laissé une trace culturelle durable, au point de devenir un objet de mémoire féministe populaire. Parton y compose aussi la chanson-titre, qui lui vaut une nomination à l’Oscar de la meilleure chanson originale. Pas mal pour une vedette qu’on a trop souvent prise pour une simple machine à refrains. Elle était déjà un personnage, mais un personnage qui savait très bien écrire sa propre légende.

Le glamour, oui. Le carton-pâte, jamais.

Autre valeur sûre de son parcours d’actrice : Steel Magnolias de Herbert Ross, en 1989, où elle partage l’affiche avec Sally Field, Julia Roberts, Shirley MacLaine et Olympia Dukakis. Là encore, Parton ne vient pas faire de la figuration décorative. Elle apporte cette douceur piquante, ce mélange de chaleur et de lucidité qui fait tenir le film debout quand il pourrait virer au mélo sirupeux. On l’a aussi vue dans The Best Little Whorehouse in Texas en 1982, autre preuve qu’elle savait manier le registre de la comédie musicale avec une aisance déconcertante. Et puis il y a cette capacité assez rare à jouer presque son propre rôle sans donner l’impression de se répéter : chez elle, l’autodérision n’était pas une posture, c’était un moteur.

Le plus fascinant, c’est peut-être la manière dont Dolly Parton a circulé entre les médiums sans jamais perdre de puissance. Elle a été invitée dans des émissions de variétés, a retrouvé Jane Fonda et Lily Tomlin dans Grace and Frankie, et a même prolongé son aura jusque dans des projets où sa présence suffisait à déplacer le centre de gravité. Dans une industrie qui adore les cases, elle a passé sa vie à les défoncer avec des talons de douze. On ne “passait” pas après Dolly Parton ; on composait avec elle.

Une fabrique à chansons, une usine à mémoire

Pour rappel, son premier album, Hello, I’m Dolly, sort en 1967. Ensuite, la discographie devient un continent : Coat of Many Colors, Jolene, Here You Come Again, I Will Always Love You, sans oublier la chanson de 9 to 5, devenue un standard à part entière. Le cas de I Will Always Love You est d’ailleurs un petit chef-d’œuvre de circulation culturelle : écrite par Parton, reprise par Whitney Houston pour The Bodyguard en 1992, la chanson a changé de statut et de taille, comme si Hollywood avait pris un standard intime pour en faire une cathédrale pop. Dolly, elle, n’a jamais semblé jalouse du coup. Elle avait compris depuis longtemps que les grands tubes appartiennent à ceux qui les réinventent, pas seulement à ceux qui les signent.

Son rapport au cinéma tient aussi à cette logique-là : elle ne s’y est jamais comportée comme une star venue faire un détour, mais comme une autrice qui sait que l’image, la musique et le récit se nourrissent mutuellement. Même son humour participait du dispositif. La phrase « It costs a lot of money to look this cheap », devenue culte, résume tout son art du contre-pied : faire croire au clinquant pour mieux imposer une intelligence de la scène et du personnage. Chez Dolly Parton, le faux-semblant était une arme de précision, pas un cache-misère.

La bonne fée du Tennessee, sans le vernis des contes

En dehors des plateaux, l’ampleur de son action caritative force le respect. Sa fondation a soutenu l’alphabétisation des enfants, la lutte contre le VIH et le sida, l’aide aux sinistrés via le My People Fund, ainsi que des programmes éducatifs et médicaux. Elle a fondé l’Imagination Library, qui envoie des livres gratuits aux enfants dès la naissance dans les zones participantes, et a aussi mis en place des dispositifs pour réduire le décrochage scolaire dans le comté de Sevier, au Tennessee. En 2002, elle reçoit la Carnegie Medal of Philanthropy ; en 2005, la National Medal of Arts ; en 2006, les Kennedy Center Honors. On a vu plus discret comme CV. La légende était brillante, mais le geste concret l’était tout autant.

Sa famille a demandé que les dons soient dirigés vers l’Imagination Library, ce qui dit assez bien la continuité entre l’artiste et la personne. Même son héritage à venir semble déjà écrit comme un prolongement de sa méthode : une comédie musicale, Dolly: A True Original Musical, devait arriver à Broadway en 2026. Et quelque part, c’est logique. Dolly Parton n’a jamais été seulement une star ; elle a été une forme, une grammaire, un ton. Une façon de tenir tête au monde en lui envoyant des paillettes et un sourire en coin. Pas besoin d’en faire des caisses : elle les avait déjà toutes, les caisses.

Alors oui, on perd une icône. Mais ce mot est presque trop petit pour elle, comme si le vocabulaire avait pris un coup de vieux d’un seul coup. Dolly Parton laisse derrière elle des chansons que tout le monde connaît, des films qui ont compté, des gestes qui ont changé des vies, et cette idée assez rare qu’une vedette peut être à la fois drôle, puissante, généreuse et parfaitement consciente du théâtre qu’elle joue. Le rideau tombe, mais le numéro continue ailleurs. Et, franchement, qui aurait osé parier le contraire ?

Part.
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