Poor Things n’est pas juste un film étrange qui a eu l’audace de gagner du terrain dans la conversation des Oscars. C’est un objet de cinéma qui a rappelé, avec une insolence rare, qu’un film peut être populaire sans se faire lisser la crinière par le système.

En 2023, Yorgos Lanthimos signe avec Poor Things un long métrage de science-fiction baroque, adapté du roman d’Alasdair Gray paru en 1992. Le film, distribué par Searchlight Pictures, a duré 2 h 21 et a surtout mis Emma Stone au centre d’un dispositif où l’actrice abandonne tout réflexe de protection. Résultat : un Best Actress aux Oscars 2024 pour Stone, et un film qui s’est imposé comme l’un des marqueurs esthétiques les plus commentés du début de décennie. On parle d’un récit de résurrection, de désir, d’émancipation, mais aussi d’un drôle de miracle industriel : un film de studio, classé dans la case “trop bizarre pour le grand public”, qui a quand même trouvé sa place dans la saison des récompenses et dans les discussions de cinéphiles. Pas mal pour une créature de laboratoire, non ? Le vrai coup de force, c’est qu’il ne cherche jamais à s’excuser d’exister.

Le roman d’Alasdair Gray, écrivain écossais volontiers postmoderne et politiquement marqué, offrait déjà une matière instable, pleine de faux-semblants et de glissements de ton. Lanthimos, lui, a choisi de ne pas faire du copier-coller patrimonial. Il a déplacé l’action vers un Londres victorien plus frontalement gothique, a modifié la fin et a laissé de côté une partie du sous-texte national écossais. Ce n’est pas une trahison paresseuse, plutôt un changement de focale : le cinéaste ne cherche pas à illustrer Gray, il le remixe. Et c’est là que Poor Things devient passionnant, parce qu’il ne s’agit pas seulement d’une adaptation, mais d’une opération de transmutation. Lanthimos ne filme pas un livre, il en extrait une matière cinématographique nouvelle.

Une créature de studio qui mord encore

À ce stade, il faut rappeler que Lanthimos n’a jamais été un faiseur docile. Depuis Dogtooth (2009), il fabrique des films qui avancent de travers, avec cette froideur clinique qui donne parfois l’impression qu’on observe des insectes sous verre. Sauf que Poor Things ajoute à cette mécanique une ivresse visuelle plus accessible, presque carnavalesque, sans renoncer à la bizarrerie. Les décors, les costumes, la photographie et les effets de texture composent un steampunk de haute couture, un monde qui semble fabriqué dans un atelier d’horloger fou. Et Emma Stone, au milieu de ça, ne joue pas seulement Bella Baxter : elle s’autorise à réinventer sa propre image publique.

On connaît la trajectoire de Stone, passée de la comédie romantique à la franchise Spider-Man, puis à des rôles plus risqués dans Birdman ou La La Land. Mais avec Lanthimos, elle trouve un terrain autrement plus féroce. Dans The Favourite (2018), elle incarnait déjà une survivante, une stratège, une petite machine à grimper les échelons. Dans Poor Things, elle inverse la polarité : Bella commence dans l’innocence brute, puis apprend le monde à une vitesse qui donne presque le vertige. Stone ne joue pas l’innocence, elle la démonte pièce par pièce.

Affiche de Pauvres créatures
Affiche de Pauvres créatures

Le duo Stone-Lanthimos, ou l’art de se passer le flambeau à soi-même

En réalité, ce qui fascine dans cette collaboration, c’est la façon dont Lanthimos a trouvé en Stone une actrice capable d’absorber ses obsessions sans les neutraliser. L’équipe de la rédaction adore ce genre de tandem où le cinéaste ne “dirige” pas seulement une star, mais lui offre un espace pour se défaire de ses automatismes. Dans The Favourite, Stone jouait la duplicité sociale face à Olivia Colman et Rachel Weisz. Dans Poor Things, elle devient le centre d’un récit d’apprentissage qui flirte avec le grotesque, le burlesque et la fable philosophique. On passe d’une héroïne qui manipule à une héroïne qui découvre, puis qui choisit. Même énergie, autre biais. Même audace, autre angle d’attaque.

Cette logique se prolonge dans Kinds of Kindness (2024), où Stone interprète plusieurs personnages, puis dans Bugonia (2025), où elle glisse vers une figure de PDG glaciale, presque extraterrestre dans sa langue de bois managériale. Le point commun ? Une actrice qui refuse le confort, et un réalisateur qui adore la voir franchir la ligne. Il y a là quelque chose de très hollywoodien, au fond, mais retourné comme une chaussette : la star n’est pas là pour rassurer, elle est là pour déranger. Emma Stone et Lanthimos ont fabriqué un petit système solaire où le risque devient le moteur principal.

Quand le bizarre fait recette, sans vendre son âme

Le plus drôle, c’est que Poor Things a réussi à exister dans un espace que l’industrie adore prétendre impossible : celui du film d’auteur à forte visibilité. Pas un blockbuster, évidemment, mais pas non plus un objet de niche condamné à la chapelle des initiés. Le film a circulé, a provoqué, a divisé parfois, et a surtout prouvé qu’un long métrage radical peut encore trouver un écho large quand il possède une identité plastique forte et une interprète qui accepte de se jeter dans le vide. On n’est pas dans la petite victoire symbolique pour festival de province ; on est dans un vrai cas d’école sur la circulation contemporaine des œuvres singulières.

Et puis il y a ce détail qui change tout : Poor Things parle de naissance, de désir, d’éducation, de domination, mais aussi de la manière dont une femme peut reprendre possession de son corps et de son récit. Le film ne se contente pas d’être “sur” l’émancipation ; il la met en scène comme une expérience chaotique, parfois drôle, parfois cruelle, jamais propre sur elle. C’est précisément pour ça qu’il reste en tête. Le film de Lanthimos ne demande pas qu’on l’aime poliment, il exige qu’on le traverse.

Alors oui, on peut continuer de discuter de sa fidélité au roman, de son esthétique de cabinet de curiosités ou de son statut dans la filmographie de Stone. Mais au fond, la question la plus intéressante est peut-être ailleurs : comment un film aussi tordu a-t-il pu devenir une référence si vite ? Parce qu’il a compris une chose que beaucoup de productions plus sages ratent encore en plein vol : le public ne fuit pas le bizarre, il fuit l’ennui. Et Poor Things, lui, n’a jamais eu ce défaut-là.

Bande-annonce VF de Pauvres créatures

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