James Stewart finit sa carrière là où on ne l’attendait pas : dans un western d’animation avec des souris, des chats et un shérif qui a la voix d’un demi-dieu du classicisme hollywoodien. Rien que ça.

À l’heure où l’on recycle les franchises jusqu’à l’os, le dernier rôle de Stewart a quelque chose de délicieusement absurde et, au fond, très logique. L’acteur, né en 1908, devenu une figure cardinale dès les années 1930 avec The Murder Man (1935), puis propulsé au rang de totem par Frank Capra, Anthony Mann, Alfred Hitchcock et John Ford, a traversé le siècle avec cette diction un peu traînante, cette innocence en façade et cette gravité qui surgissait toujours au bon moment. Dans les années 1970, il ralentit franchement la cadence ; dans les années 1980, il se fait rare ; et en 1991, il prête sa voix à Wylie Burp dans An American Tail: Fievel Goes West, réalisé par Phil Nibbelink et Simon Wells. Le geste paraît minuscule. Il est en réalité énorme : Stewart termine sa trajectoire dans un film qui convoque tout son mythe, du western à la figure du vieux justicier, en passant par la transmission. Le dernier plan de carrière devient un clin d’œil de l’Histoire, pas un simple caméo.

Pour comprendre pourquoi ce choix n’a rien d’un caprice, il faut se souvenir de ce qu’était An American Tail avant de devenir une suite. Sorti en 1986, le film de Don Bluth, produit par Amblin Entertainment, coûtait 9 millions de dollars et en rapportait 84 au box-office américain : un joli coup, à l’époque, pour une animation qui venait chatouiller Disney sur son propre terrain. Le premier opus racontait l’exil d’une famille de souris russes vers l’Amérique en 1885, avec cette idée très américaine, très Spielberg aussi, que le pays des promesses est d’abord un pays de pertes, de séparation et de débrouille. La suite, elle, déplace la famille Mouskewitz vers l’Ouest, au cœur d’un Utah poussiéreux de 1890, où les rêves de prospérité sentent encore la sueur, la peur et le saloon en carton-pâte. On est loin du simple divertissement pour enfants : c’est un western de migration, une fable sur l’illusion du Nouveau Monde, et, oui, un produit de studio parfaitement calibré. Le Far West, ici, n’a rien d’un décor : c’est une machine à fantasmes qui tourne à plein régime.

Et c’est précisément là que James Stewart entre en scène, comme si le film avait besoin d’un fantôme pour parler de lui-même.

Le badge, la voix et le vieux mythe

Wylie Burp n’apparaît pas tout de suite. Le film prend d’abord le temps d’installer ses conflits, son méchant britannique Cat R. Waul, ses manigances de saloon et sa galerie de souris paumées. Puis Stewart déboule en légende fatiguée, en héros de papier jauni que Fievel vénère comme on vénère les affiches d’époque. Le personnage porte d’ailleurs un nom qui fait sourire les cinéphiles : Wylie Burp renvoie à Wyatt Earp, que Stewart avait incarné dans Cheyenne Autumn de John Ford en 1964. Le clin d’œil n’est pas juste malin, il est presque insolent. Stewart rejoue, en version animée, sa propre mythologie de shérif moral, de protecteur épuisé, de passeur de relais. Et ça fonctionne parce que sa voix, à ce stade de sa vie, n’a plus besoin de forcer le trait : elle porte déjà le poids du temps. Quand Stewart parle, on entend autant le personnage que toute une histoire du cinéma américain.

Affiche de Fievel au Far-West
Affiche de Fievel au Far-West

Ce qui frappe, c’est la cohérence secrète du choix. Stewart a souvent incarné des hommes ordinaires projetés dans des situations qui les dépassent, des figures de droiture parfois fissurées, parfois hantées. Dans Vertigo, il bascule dans l’obsession ; dans les westerns d’Anthony Mann, il se durcit ; chez Ford, il devient une conscience morale au milieu du chaos. Dans Fievel Goes West, il ne joue plus un corps, mais une mémoire. Le film lui confie le rôle du vieux shérif qui sait encore faire tenir le monde debout, même quand il tremble sur ses fondations. C’est beau, un peu triste, et franchement plus élégant qu’un dernier tour de piste en téléfilm fauché. Passer le flambeau n’a jamais eu autant de gueule.

La suite qui n’a pas tout cassé, mais qui a laissé une trace

En 1991, An American Tail: Fievel Goes West n’égale pas le carton du premier film. Avec 16 millions de dollars de budget et 40,8 millions de recettes, le long métrage reste rentable, mais il ne déclenche pas la même secousse. Le marché de l’animation a changé, Disney prépare son grand retour en salle, et les suites animées n’ont pas encore la place qu’elles prendront plus tard dans la grande foire aux franchises. Malgré cela, le film garde une réputation de curiosité très attachante : un western pour enfants traversé par une mélancolie de l’exil, des chansons, des poursuites, et cette idée que l’aventure américaine se raconte aussi à hauteur de souris. On peut trouver ça bizarre. On aurait tort de le prendre de haut. Le bizarre, parfois, c’est juste le nom poli de l’inspiration.

Le film a d’ailleurs prolongé sa route en série télévisée, Fievel’s American Tails, lancée en 1992 pour une seule saison de 13 épisodes, avant que deux suites direct-to-video ne viennent compléter la saga en 2000 : An American Tail: The Treasure of Manhattan Island et An American Tail: The Mystery of the Night Monster. À ce stade, la franchise a déjà perdu son élan commercial, mais le noyau symbolique demeure : l’idée qu’un petit héros peut traverser les frontières, les genres et les formats. Stewart, lui, aura été le plus noble des transferts de prestige. Il n’a pas seulement prêté sa voix ; il a prêté son aura. Et ce n’est pas rien, surtout dans une industrie qui adore faire semblant d’honorer ses vieux monstres sacrés tout en les rangeant au grenier. Ici, le grenier devient un saloon, et le saloon a de la classe.

Un adieu en forme de western miniature

Ce qui rend ce dernier rôle si singulier, c’est qu’il condense tout ce qu’Hollywood aime raconter sur lui-même : la transmission, la légende, le recyclage des figures héroïques, la nostalgie des grands espaces, la fabrication de la mémoire populaire. Stewart achève sa carrière en incarnant un shérif qui aide un jeune héros à prendre sa place. Difficile de faire plus explicite. Difficile aussi de faire plus tendre. On pourrait y voir une simple pirouette de casting ; on préfère y lire une sorte de testament discret, sans solennité inutile, mais avec ce qu’il faut de panache. Et puis, avouons-le, il y a quelque chose de très hollywoodien à quitter la scène en voix off, dans un film de souris, en laissant derrière soi une dernière réplique qui ressemble à un conseil de vieux briscard. Le dernier mot de James Stewart n’a pas besoin d’être humain pour être immense.

Alors oui, An American Tail: Fievel Goes West n’est pas le sommet absolu de l’animation des années 1990, ni le grand titre qu’on ressort à chaque dîner de cinéphiles. Mais comme tombeau miniature pour James Stewart, il a une élégance folle. Et ça, franchement, on ne l’avait pas vu venir au coin du désert. Qui aurait cru qu’un des plus grands visages du cinéma américain finirait son parcours en shérif de dessin animé ? Hollywood, parfois, sait encore refermer la porte avec un sourire en coin.

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