Dans Silo, la saison 3 joue les révélations à gros débit, mais elle retombe sur un vieux caillou de la SF contemporaine : le milliardaire qui prétend sauver l’humanité tout en gardant la main sur le bouton rouge. Et forcément, ça sent le paradoxe bien plus que la rédemption.

La série d’Apple TV, adaptée des romans de Hugh Howey, avance ici vers un point de bascule qui intéresse autant la mécanique du récit que son sous-texte politique. L’épisode 8, Gray Goo, rebat les cartes en expliquant enfin à quoi servent les silos, où ils se trouvent et pourquoi la procédure de sauvegarde peut, en cas de rébellion, transformer la survie collective en cauchemar administratif. On y découvre surtout Per Stensen, incarné par Colin Hanks, trillionnaire à ego galactique, associé dans le passé de la chronologie à la sénatrice Rosalind Thurman, jouée par Laura Innes. Le bonhomme a mis son argent, son génie et probablement une bonne dose de mégalomanie dans un projet de survie souterraine censé protéger une partie de l’humanité d’un effondrement annoncé. Le problème, c’est que ce genre de figure a toujours un parfum de faux miracle. On n’est jamais très loin de la poule aux œufs d’or qui cache un couteau dans sa doublure.

Et c’est là que Silo croise la route de Paradise, la série Hulu où un autre ultra-riche tente de sauver le monde en le tenant d’abord par la gorge.

Le bunker, le fric et la morale en kit

Dans Paradise, Samantha Redmond, alias Sinatra, interprétée par Julianne Nicholson, incarne ce fantasme très moderne du patron omnipotent : une tech billionaire qui finance un bunker après avoir compris qu’un cataclysme est inévitable, puis gouverne les survivants avec mensonges, manipulations et quelques cadavres bien placés. Le personnage est monstrueux, oui, mais il est aussi celui qui a permis à des gens de rester en vie. Voilà le piège : comment condamner totalement quelqu’un qui a aussi évité l’extinction ? La série ne choisit pas la facilité, et c’est tant mieux. Elle préfère laisser flotter une gêne morale bien plus intéressante qu’un simple duel gentil-méchant. Le capitalisme de l’apocalypse adore se déguiser en altruisme.

Silo marche sur la même ligne de crête avec Per Stensen. À ce stade de la saison 3, le personnage peut presque passer pour un sauveur lucide : il sait que la fin du monde approche, il construit des silos pour préserver une partie de l’espèce, il anticipe là où les gouvernements, les institutions et le reste du monde ont probablement fait n’importe quoi. Sauf que l’affaire ne tient pas longtemps si on gratte un peu. Pourquoi des dispositifs empoisonnent-ils les habitants en cas de révolte ? Pourquoi des médicaments capables d’effacer les souvenirs sont-ils intégrés au système ? Pourquoi la survie doit-elle ressembler à une prison à étages ? On voit bien le souci : un homme peut avoir raison sur le diagnostic et être détestable dans la méthode. C’est même souvent comme ça que les récits deviennent vraiment intéressants. Le salut, chez les riches de fiction, vient toujours avec une clause cachée.

Le trillionnaire n’est pas un messie, c’est un symptôme

Ce qui rend cette comparaison avec Paradise si parlante, c’est qu’elle dit quelque chose de notre époque sans se prendre pour un éditorial. Les séries post-apocalyptiques récentes aiment ces figures de milliardaires qui prétendent réparer le monde après l’avoir contribué à abîmer. On connaît la chanson : ils ont les moyens, les réseaux, la technologie, le complexe de Dieu et la certitude d’être les seuls adultes dans la pièce. Le récit contemporain leur laisse volontiers le rôle de sauveur ambigu, parce que la réalité, elle, a déjà fait le boulot du cynisme. Entre les fortunes de la tech, les projets spatiaux à la mords-moi-le-nœud et l’effondrement climatique en arrière-plan, le milliardaire bienveillant ressemble à une créature plus invraisemblable qu’un monstre en CGI. Un trillionnaire moralement pur ? C’est presque de la science-fiction dans la science-fiction.

Rafael Motamayor, dans son analyse pour Slashfilm, pointe d’ailleurs ce malaise : si Stensen finit par être sincèrement du bon côté, l’écriture risque de se tirer une balle dans le pied, tant l’époque rend ce type de bonté suspecte. Et on comprend pourquoi. Silo fonctionne mieux quand elle laisse planer l’idée que la survie collective repose sur des structures construites par des gens qui n’ont rien de saints. Le pouvoir, ici, n’est jamais propre. Il est utile, parfois nécessaire, mais toujours sale sur les bords. C’est précisément ce qui donne du relief à la série : elle ne vend pas un fantasme de solution miracle, elle montre une architecture de contrôle qui ressemble à un compromis entre l’abri antiatomique et le laboratoire social. Pas franchement le Club Med, donc.

La SF qui regarde le présent dans le blanc des yeux

Le plus malin, dans cette histoire, c’est que Silo ne parle pas seulement de l’avenir. Elle parle de notre présent, de ses concentrations de pouvoir, de ses techno-seigneurs, de son goût pour les solutions privées à des catastrophes publiques. Quand une série met en scène un homme capable de fabriquer une licorne mais pas de faire autre chose que bâtir des silos et des mécanismes de coercition, elle ne raconte pas seulement un futur lointain : elle caricature à peine nos propres oligarchies. Et c’est là que la série touche juste, même quand elle flirte avec le grand discours. Le vrai monstre n’est pas toujours la catastrophe ; c’est souvent celui qui prétend la gérer.

La diffusion hebdomadaire sur Apple TV entretient d’ailleurs ce petit jeu de patience et de suspicion, épisode après épisode, comme si la plateforme savait très bien que le vrai carburant de la série n’est pas la révélation, mais le doute. Qui contrôle quoi ? Qui ment à qui ? Qui sauve qui, et à quel prix ? On peut aimer Silo pour ses décors, son sens de l’ellipse, sa tension de bunker, mais on la suit surtout pour cette question-là, la seule qui vaille vraiment : quand un homme immensément riche vous promet l’avenir, est-ce qu’on doit y voir une chance ou un avertissement ? Les meilleures séries de SF n’apportent pas de réponse propre. Elles laissent juste la porte du sas entrouverte. Et, franchement, c’est déjà assez flippant comme ça.

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