Dans Star Trek: Strange New Worlds, un simple verre “vert” suffit à réveiller six décennies de mémoire trekkie. Le genre de clin d’œil qui prouve qu’à bord de l’Enterprise, même l’alcool a une mythologie.

Depuis 1966, Star Trek adore fabriquer ses propres petites légendes internes, ces blagues qui traversent les séries comme des messages en bouteille lancés dans le vide spatial. La franchise de Gene Roddenberry a beau avoir changé de formats, de générations et de plateformes, elle n’a jamais cessé de recycler ses obsessions avec une précision presque artisanale : le sens de l’équipage, la science-fiction comme terrain de jeu moral, et ce goût très américain pour la continuité qui fait plaisir aux initiés sans perdre les autres. En 2026, Strange New Worlds s’inscrit pile dans cette logique, avec un épisode intitulé Human Best Friend où l’Enterprise fait escale sur Seznar Grand, planète de vacances à l’atmosphère euphorisante, sans écrans ni gadgets, donc sans le confort habituel de la flotte stellaire. Autant dire que les scénaristes ont sorti le tapis rouge pour les petites saillies de lore. Et quand un personnage demande ce qu’il y a dans son verre, la réponse tombe comme une vieille blague qu’on croyait enterrée dans le moteur à distorsion.

Le gag en question n’a rien d’anodin. Dans l’épisode original By Any Other Name, Scotty, incarné par James Doohan, se retrouve face à une boisson mystérieuse et n’offre qu’une réponse d’une sécheresse absolue : c’est vert. Pas de nom, pas d’explication, juste une couleur, comme si cela suffisait à résumer une civilisation entière. Des années plus tard, Star Trek: The Next Generation ressuscite le motif dans Relics, quand Scotty, toujours campé par Doohan, tombe sur un autre breuvage verdâtre et se contente du même constat. Entre les deux, la série a transformé un détail de dialogue en running gag de longue durée, le genre de micro-obsession que les fans se passent comme un mot de passe. Dans Strange New Worlds, le clin d’œil ne sert donc pas seulement à faire sourire : il remet en circulation une blague vieille de 60 ans, avec la décontraction d’une franchise qui sait très bien qu’elle vit aussi de ses propres fantômes.

Le bar, le buffer et la belle mécanique du fan service

La scène avec Dr. M’Benga, interprété par Baba Olusanmokun, fonctionne parce qu’elle ne force pas le trait. Le personnage, déjà bien installé dans la série, se retrouve à improviser un barman ivre derrière le comptoir, ce qui suffit à faire basculer l’épisode du côté de la comédie de situation. Scotty, joué par Martin Quinn, demande ce qu’il boit ; la réponse tombe, simple, presque absurde : “c’est vert”. On est loin du clin d’œil paresseux collé au chausse-pied. Ici, la série joue sur la préhistoire de sa propre chronologie, puisque Strange New Worlds se déroule avant la série originelle. Du coup, on peut y lire une origine possible du goût de Scotty pour les alcools mal identifiés, ou plus simplement un hommage à une réplique devenue totem. Les deux lectures cohabitent sans se gêner. C’est ça, le bon fan service : pas un panneau publicitaire pour collectionneurs, mais une blague qui a encore du jus.

Affiche de Star Trek
Affiche de Star Trek

Le plus savoureux, c’est que Star Trek a toujours aimé les boissons comme marqueurs culturels. Entre le synthehol, les liqueurs de bord, les whiskys stellaires et les cocktails de circonstances, l’alcool y sert souvent à dire l’intime dans un décor de science-fiction. Quand Picard, dans Relics, identifie le liquide comme un whisky d’Aldebaran, la série ajoute une couche de précision quasi mythologique à un simple verre. Dans Strange New Worlds, le flou est maintenu, et c’est très bien comme ça : l’objet reste un mystère, donc un gag. À force de vouloir tout expliquer dans les franchises à rallonge, on oublie parfois qu’un bon running gag vit justement de son opacité. Le vert, ici, n’est pas une couleur : c’est un signal de reconnaissance.

Une franchise qui se souvient de tout, même de ses ivresses

Ce qui rend la chose intéressante, c’est la manière dont Strange New Worlds assume sa place dans l’écosystème Star Trek. La série n’essaie pas de réinventer la poudre à photon à chaque épisode ; elle préfère travailler la continuité comme un terrain de jeu, avec ses références, ses échos et ses petits raccords malicieux. On pourrait presque parler de mémoire alcoolisée de la saga : un détail lancé en 1966, repris en 1988, réactivé en 2026, et toujours suffisamment souple pour faire rire sans devenir un musée. Ce n’est pas rien, dans une industrie où les grandes franchises s’éreintent souvent à vouloir tout lisser, tout moderniser, tout expliquer. Là, au contraire, on laisse flotter une énigme minuscule, et c’est elle qui fait le charme de l’ensemble. Comme quoi, parfois, il suffit d’un verre mal défini pour rappeler qu’une saga tient aussi à ses bizarreries.

Et puis il y a ce petit plaisir très trekkie, presque enfantin, de voir une série contemporaine tendre la main à ses spectateurs les plus anciens sans exclure les nouveaux. Le gag ne demande pas un doctorat en continuité, seulement une mémoire un peu tendre et l’envie de sourire au bon moment. Dans une franchise qui a traversé plus de soixante ans de télévision, de cinéma et de relectures, ce genre de micro-récompense a quelque chose de précieux. Pas spectaculaire, pas tonitruant, juste bien vu. Bref, à bord de l’Enterprise, le futur a beau être immense, il y a toujours une place pour un vieux verre vert.

Et si la vraie magie de Star Trek, au fond, c’était ça : faire voyager un gag plus loin que les vaisseaux ?

Part.
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