On croyait avoir tout vu dans Star Trek : le musical, la maison hantée, le grand écart entre sérieux cosmique et cabotinage assumé. La saison 4 de Strange New Worlds ajoute une couche au mille-feuille en envoyant l’Enterprise dans une comédie stoner à l’ancienne, version 23e siècle et gueule de bois comprise.
Depuis son lancement en 2022 sur Paramount+, Star Trek: Strange New Worlds s’est taillé une réputation de série caméléon. Là où beaucoup de franchises se contentent de recycler la même soupe en changeant la couleur du vaisseau, elle s’amuse à faire sauter les verrous de genre : épisode d’horreur spatiale, parenthèse musicale avec « Subspace Rhapsody » en saison 2, et maintenant trip de soirée qui tourne mal dans « Human Best Friend », troisième épisode de la saison 4. Le principe est simple, presque vulgaire dans sa clarté : un décor où l’air rend ivre, une équipe rincée par le boulot, une planète sans écrans ni gadgets, et voilà la machine à fantasmes qui se met à dérailler joyeusement. On est loin du sérieux compassé que certains vieux fans continuent de brandir comme un totem, mais c’est précisément là que la série tape juste. Elle comprend que Star Trek n’a jamais été un bloc monolithique : c’est un terrain de jeu, pas un mausolée.
Dans cet épisode, l’Enterprise débarque sur Seznar Grand, planète où respirer suffit à vous mettre à l’envers. Les officiers enchaînent les comportements erratiques, les trous de mémoire et les petites humiliations de soirée trop longue, pendant que Scotty et Ortegas tentent de retrouver un shuttlecraft disparu. Le tout repose sur une mécanique de comédie très lisible, presque de buddy movie imbibé, avec Dave Foley en gardien farfelu et quelques détours franchement réjouissants : Spock qui assume sa propre ivresse avec un calme de moine zen, Chapel qui casse tout dans le salon du vaisseau, La’An qui veut cogner le premier venu, Pike affublé d’un tatouage facial, Uhura qui gagne encore en éclat, et Number One qui se met à chanter en klingon. Oui, ça part dans tous les sens. Et alors ? Le plaisir vient justement de ce déraillement parfaitement contrôlé.
Le grand n’importe quoi, mais avec une boussole
Ce qui rend l’épisode plus malin qu’un simple délire potache, c’est sa structure. On pourrait croire à un pur sketch étiré sur quarante minutes, sauf que le scénario glisse un compte à rebours, un mystère à résoudre et un retour à la hiérarchie du bord avec la tête dans le coton. C’est là que Strange New Worlds se distingue de la moyenne des séries de franchise : elle ne se contente pas de faire un clin d’œil complice au spectateur, elle fabrique une vraie petite mécanique dramatique à l’intérieur de son gag. Le résultat, c’est une forme de comédie d’errance qui rappelle autant Dude, Where’s My Car? que certains épisodes de sitcom où tout le monde finit par payer l’addition du chaos collectif. Sauf qu’ici, l’addition est cosmique, et la note salée.

Il faut aussi voir ce que cette parenthèse dit de la série elle-même. Strange New Worlds est sans doute, avec Lower Decks, l’un des objets Star Trek les plus souples de ces dernières années. Elle ne sacralise pas ses personnages au point de les rendre inaccessibles, elle les expose au ridicule, au désir, à la fatigue, à la confusion. C’est une manière très hollywoodienne de faire passer le flambeau : on garde les codes, on garde le prestige de la marque, mais on accepte de les tordre pour éviter la momification. À l’heure où tant de franchises se prennent pour des cathédrales, celle-ci préfère encore le bar de quartier après fermeture.
Le canon en chaussons
Évidemment, les puristes vont lever un sourcil. Comment une planète entière peut-elle fonctionner si l’air la rend ivre ? Comment les autorités locales évitent-elles le carnage permanent ? Comment une infrastructure tient-elle debout si tout le monde a l’équilibre d’un figurant de fin de soirée ? La série ne s’attarde pas sur ces questions, et c’est très bien comme ça. Le faux réalisme, dans Star Trek, a toujours été un piège à moustiques : on s’y colle, on s’y agite, et on finit par perdre la vue d’ensemble. Ici, le pari est plus élégant que ça. L’épisode assume sa logique de cartoon, puis la recouvre d’une petite mélancolie de service quand l’équipage doit reprendre le travail avec une bonne vieille gueule de bois du futur. Dans un monde où le synthehol existe, l’hangover devient presque un gag de luxe. Très classe, vraiment.
Ce qui est amusant, c’est que cette ivresse collective dit quelque chose de très contemporain sur le rapport des séries de franchise à leur propre survie. Pour continuer à exister, elles doivent sans cesse trouver une nouvelle saveur, un nouvel angle, un nouvel accident industriel qui n’en est pas un. Strange New Worlds a compris la leçon : au lieu de s’enfermer dans la répétition, elle transforme la répétition en laboratoire. Aujourd’hui le musical, demain la comédie de défonce, après-demain quoi ? Le film de braquage ? Le mélodrame de couloir ? Le western de salle des machines ? À ce stade, on ne serait même plus surpris. Et franchement, tant mieux. Quand une franchise accepte de se moquer d’elle-même sans perdre sa colonne vertébrale, elle arrête d’être une relique et redevient une série vivante.
Alors oui, « Human Best Friend » ne révolutionne pas la science-fiction télévisée. Il fait mieux que ça : il rappelle qu’une grande saga peut encore se permettre d’être bête, brillante, un peu ivre et parfaitement consciente de son propre numéro. Ce n’est pas rien. Et si l’Enterprise continue à naviguer comme ça, on va peut-être finir par demander un verre au bar du vaisseau, juste pour voir jusqu’où la panne de sérieux peut nous emmener.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




