Sur Public Sénat, Ukraine, la culture en guerre ne raconte pas seulement des ruines : il démonte une stratégie. Quand les bombes s’acharnent sur les musées, les opéras et les maisons de la culture, on ne parle plus de dégâts annexes mais d’une attaque frontale contre ce qui tient une société debout.
Depuis l’invasion russe du 24 février 2022, la guerre en Ukraine a produit son lot de cartes, de bilans militaires et de séquences de propagande. Mais il y a un autre front, plus discret et plus tordu : celui du patrimoine, des lieux de rassemblement, des symboles qui fabriquent une mémoire commune. C’est là que le film de Thomas Raguet plante sa caméra, ou plutôt son scalpel. Le documentaire suit Viktor Dvornikov, architecte ukrainien qui s’est lancé, bénévolement, dans le recensement des attaques contre les bâtiments culturels. Quatre ans à arpenter le pays, à photographier les carcasses de théâtres, de musées et d’opéras, à compter les traces de pillage et de destruction. Pas franchement le genre de terrain qu’on associe à une promenade patrimoniale du dimanche, hein.
Le sujet n’est pas neuf, mais il reste d’une brutalité assez sidérante : dans les guerres impériales, la culture n’est jamais un supplément d’âme, elle est une cible. Détruire un lieu où l’on se rassemble, c’est attaquer le tissu social ; effacer une archive, c’est grignoter la continuité d’un peuple ; faire sauter un théâtre, c’est viser la possibilité même de se raconter. Le documentaire s’inscrit dans une histoire longue, de Dubrovnik à Mossoul, de Palmyre aux musées d’Afghanistan. Et Thomas Raguet, qui avait déjà signé Au nom du patrimoine en 2020 sur les destructions commises par les talibans et par l’État islamique, prolonge ici une réflexion très claire : une idéologie impérialiste ne se contente pas de conquérir un territoire, elle veut aussi réécrire ce qui l’habite.
Autrement dit, la guerre ne se contente pas de tuer des corps : elle vise l’âme collective, la mémoire partagée, le droit même d’exister comme culture distincte.
Des pierres, des gens, et ce qu’on essaie d’effacer
Le grand mérite d’un film comme celui-ci, c’est de ne jamais traiter les bâtiments comme de simples décors. Une façade éventrée, une salle de spectacle éventrée, un musée pillé : tout cela raconte autre chose qu’un bilan matériel. Les pierres portent les usages, les habitudes, les rituels, les rendez-vous. Quand la Maison de la culture d’Izioum n’est plus qu’un squelette, ce n’est pas seulement un édifice qui tombe, c’est un point de repère qui disparaît. Et avec lui, une part du lien social. Le film insiste là-dessus avec une précision presque clinique, sans jamais tomber dans le pathos facile. On ne pleure pas devant une brique, on comprend ce qu’elle abritait.
Le personnage de Viktor Dvornikov donne au documentaire sa colonne vertébrale. Architecte de formation, il devient cartographe de guerre par nécessité morale, comme si le relevé des destructions était devenu une forme de résistance civile. Ce n’est pas un héros de blockbuster, pas un demi-dieu en gilet pare-balles, juste un homme qui documente méthodiquement l’effacement. Et c’est précisément ce qui rend le film fort : il ne cherche pas le grand fracas, il s’attache au patient travail de mémoire. Dans un paysage saturé d’images de guerre, ce choix fait du bien. Il remet un peu d’ordre dans le vacarme.
Thomas Raguet, ou l’art de regarder l’idéologie en face
Raguet n’en est pas à son premier dossier sur la destruction culturelle. Avec Au nom du patrimoine, il avait déjà exploré les ravages commis par des forces qui prétendent purifier le monde en le vidant de ses formes, de ses traces, de ses récits. Ici, l’ennemi change, la mécanique reste glaçante. Qu’elle soit religieuse ou politique, l’entreprise impérialiste fonctionne souvent de la même manière : elle désigne un autre comme illégitime, puis elle s’attaque à ce qui le rend visible, transmissible, habitable. La culture devient alors une cible stratégique, parce qu’elle est le lieu où une nation se pense, se transmet et se contredit aussi. C’est moins spectaculaire qu’une bataille de chars, mais beaucoup plus profond. Et franchement, beaucoup plus sale.
Le film s’inscrit aussi dans une actualité documentaire où la question du patrimoine en guerre revient avec insistance, parce qu’elle dit quelque chose de notre époque : on ne détruit pas seulement pour gagner du terrain, on détruit pour imposer un récit. Le cinéma documentaire, dans ce contexte, sert à autre chose qu’à informer. Il archive, il relie, il oppose une forme de durée à la logique de l’anéantissement. C’est là que Ukraine, la culture en guerre trouve sa vraie force : dans sa capacité à faire sentir qu’un musée bombardé n’est pas une image parmi d’autres, mais un geste politique au sens le plus nu du terme.
Et si la guerre moderne consistait aussi à faire disparaître les lieux où un peuple se reconnaît, se parle et se projette ?
Le documentaire comme contre-offensive
Sur le fond, le film rappelle une évidence qu’on oublie trop vite : la culture n’est pas un luxe qu’on protège après coup, quand la poussière est retombée. Elle est une infrastructure symbolique, aussi essentielle qu’une route ou qu’un hôpital, parce qu’elle organise la vie commune. Quand elle est visée, c’est tout le reste qui vacille. Le documentaire de Public Sénat a donc ce mérite rare : il ne traite pas la culture comme un supplément d’âme pour soirée de gala, mais comme un champ de bataille à part entière. On est loin des bluettes sur la résilience et des discours tièdes sur la “force de l’art”. Ici, l’art est une cible, donc un enjeu.
La démarche de Raguet évite aussi un piège fréquent du film de guerre patrimonial : la contemplation morbide des ruines. Les images existent, bien sûr, mais elles servent un raisonnement, pas une esthétique de la dévastation. Le documentaire met en relation les lieux détruits, les gestes de recensement, les témoignages et l’idée même d’un effacement programmé. Il ne se contente pas de montrer, il relie. Et dans ce genre de sujet, c’est tout sauf anodin. Sans ce lien, on n’a qu’un inventaire de désastres. Avec lui, on comprend la logique à l’œuvre. C’est moins confortable, mais autrement plus utile.
Au fond, Ukraine, la culture en guerre pose une question que les bombes rendent presque obscène tant elle est simple : qu’est-ce qu’il reste d’un pays quand on lui retire ses lieux de mémoire, ses espaces de rassemblement, ses formes de transmission ? La réponse n’est pas théorique. Elle est dans les décombres, dans les photos de Dvornikov, dans les salles vides, dans les murs qui tiennent encore debout par miracle. Et c’est peut-être ça, la vraie violence de cette guerre : elle ne cherche pas seulement à prendre une ville, elle veut faire croire qu’elle n’a jamais eu d’âme. Raté. Pas tant qu’il reste des gens pour la cartographier.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




