Le film live-action Naruto continue de se construire comme une machine à fantasmes très sérieuse, et le nom de Charles Melton pour incarner Kakashi Hatake a de quoi faire lever un sourcil. Pas parce que l’idée serait absurde, au contraire : parce qu’elle sent le casting pensé pour durer, pas juste pour faire joli sur une affiche.
Pour rappel, l’adaptation cinéma de Naruto est portée par Destin Daniel Cretton, le réalisateur de Shang-Chi and the Legend of the Ten Rings et de Spider-Man: Brand New Day, ce qui place d’emblée le projet dans une logique de blockbuster calibré pour l’exploitation en salles et, on l’imagine sans trop forcer, pour une éventuelle franchise. Le manga de Masashi Kishimoto, lancé en 1999 dans Weekly Shonen Jump et achevé en 2014 après 700 chapitres, a déjà prouvé qu’il savait traverser les générations sans perdre sa puissance de frappe. En France, l’œuvre a longtemps été un pilier de la culture manga grand public, avec son trio Naruto, Sasuke, Sakura et son imaginaire de villages ninjas, de lignées maudites et de pouvoirs héréditaires. Bref, on n’est pas sur un petit jouet de studio, mais sur une poule aux œufs d’or qu’Hollywood aimerait bien apprivoiser sans la casser.
Dans ce contexte, le choix de Charles Melton n’a rien d’un caprice. L’acteur, révélé par Riverdale puis passé par May December et la saison 2 de Beef, a 35 ans, un âge qui colle plutôt bien à Kakashi, personnage déjà adulte au début de Naruto. Et surtout, il a ce mélange de présence calme et de tension rentrée qui peut faire exister un mentor masqué sans le transformer en simple figurant stylé. Le vrai sujet, ici, ce n’est pas seulement “qui joue Kakashi”, c’est “qui peut tenir un rôle de colonne vertébrale dans une saga qui n’a de sens que si elle s’étire”.
Le masque, l’œil et le reste : Kakashi n’est pas là pour faire de la figuration
Kakashi Hatake, pour ceux qui ont déjà passé quelques nuits à se faire aspirer par le manga ou l’anime, n’est pas juste le sensei cool avec un bandeau et un air blasé. C’est le tuteur de l’équipe 7, le ninja qui encadre Naruto, Sasuke et Sakura, mais aussi une figure de transmission, de deuil et de puissance contenue. Son masque n’est qu’un leurre élégant ; ce qui compte, c’est son Sharingan, cet œil gauche qui lui permet de copier les techniques adverses et qui l’a transformé en légende vivante. Hollywood adore ce genre de personnage parce qu’il condense tout ce que le cinéma de franchise aime : mystère, compétence, potentiel de spin off, et surtout capacité à revenir dans plusieurs suites sans user le ressort.
Le choix de Melton s’inscrit aussi dans une logique de casting plus large, puisque le projet chercherait à réunir une distribution asiatique ou d’origine asiatique, en phase avec les attentes contemporaines autour de l’adaptation d’un matériau japonais. Là, on touche à un point sensible, et pas seulement pour les réseaux sociaux toujours prêts à sortir les fourches. Adapter Naruto sans comprendre son ancrage culturel, son rapport à la hiérarchie, à la communauté et à la violence codifiée, ce serait se tirer une balle dans le pied avant même le premier plan. Un bon Kakashi, ce n’est pas un visage connu collé à un costume : c’est une autorité silencieuse qui donne au récit sa gravité.
Entre X-Men et Naruto, le grand écart des franchises
Le timing du dossier a quelque chose de savoureux. Charles Melton était aussi pressenti, selon les rumeurs qui circulaient autour de Marvel Studios, pour Beast/Hank McCoy dans le prochain X-Men. Sa présence n’a pas été confirmée lors du grand rendez-vous Disney de D23, ce qui alimente l’idée qu’il pourrait avoir préféré un autre terrain de jeu. Et franchement, on comprend la logique : entre rejoindre une saga mutante qui repart encore une fois pour un tour et entrer dans un univers manga susceptible de s’étendre sur plusieurs films, le calcul n’a rien d’idiot. Surtout si le studio veut faire de Naruto une franchise au long cours, avec plusieurs opus et une galerie de personnages à faire revenir pendant des années.
Le parallèle est d’ailleurs assez croustillant. Beast, chez Marvel, est un personnage récurrent, érudit, physique, presque tragiquement noble ; Kakashi, lui, est un maître du retrait, un stratège masqué dont la puissance se révèle par à-coups. Dans les deux cas, Melton pourrait jouer sur une même matière : l’intelligence derrière la surface, la force qui ne fanfaronne pas, le charisme qui n’a pas besoin de gueuler pour exister. Ce genre de rôle peut installer un acteur dans la durée, et c’est bien là le nerf de la guerre : passer du statut de visage prometteur à celui de demi-dieu de franchise.
Le vrai test, c’est le premier plan
On peut toujours ergoter sur le principe même d’un Naruto en prise de vues réelles, parce que l’exercice sent souvent la table rase mal assumée ou le compromis industriel à moitié digéré. Mais le projet de Cretton a au moins une carte à jouer : prendre au sérieux la géographie émotionnelle du manga, ses héritages, ses blessures et sa logique de transmission. Kakashi, dans cette équation, n’est pas un bonus. C’est un pivot. Si le film rate ce personnage, il rate son centre de gravité. S’il le réussit, il tient déjà une moitié de saga.
Alors oui, Charles Melton en Kakashi, c’est inattendu. Mais c’est précisément ce qui rend le choix intéressant : pas un simple coup de casting, plutôt une manière de dire que le studio ne veut pas seulement vendre un nom, il veut installer une présence. Et ça, dans le grand cirque des adaptations, ce n’est pas si courant. Reste à voir si Hollywood saura laisser le masque parler avant de vouloir le faire sauter trop vite.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




