On a tous nos films de gangsters fétiches, ceux qu’on cite au comptoir avec la gravité d’un parrain fatigué. Kill the Irishman n’en fait pas partie, et c’est précisément ce qui le rend intéressant : un mob movie de 2011 avec Ray Stevenson, Val Kilmer, Christopher Walken et Vincent D’Onofrio, qui voulait raconter la chute du crime organisé à Cleveland mais s’est retrouvé avalé par la mémoire sélective du cinéma américain.
Sorti en 2011, réalisé par Jonathan Hensleigh, le long métrage adapte le livre documentaire To Kill the Irishman de Rick Porello, ancien policier de Cleveland. Le film s’attaque à une histoire vraie : celle de Danny Greene, docker devenu patron syndical corrompu puis chef de guerre contre la mafia italienne dans les années 1960 et 1970. Greene finit assassiné en octobre 1977, après une série d’attentats à la voiture piégée qui ont secoué Cleveland et accéléré, selon le film comme selon l’ouvrage, le déclin de la mafia américaine. Dit comme ça, on tient un matériau en or. Sauf qu’entre le sujet et la postérité, il y a eu un joli mur de béton. Le problème n’était pas l’histoire, mais la façon dont Hollywood l’a laissée passer sous le radar.
Et c’est là que le film devient plus malin qu’il n’en a l’air : un casting de luxe pour une série B qui joue les grands, avec l’assurance d’un type qui arrive en costume dans une salle de poker minable.
Un casting qui sent la fumée et les vieux dossiers
Ray Stevenson, disparu en 2023 à 58 ans, incarne Danny Greene avec cette carrure de bloc de granit et ce mélange de brutalité et de fierté qui lui allait si bien. On l’avait vu dans Rome en Titus Pullo, puis en Frank Castle dans The Punisher: War Zone en 2008, rôle qu’il aurait volontiers prolongé si les studios avaient eu un peu plus de cran (ou de jugeote, au choix). Face à lui, Val Kilmer campe le détective Joe Manditski, personnage fictionnalisé qui connaît Greene depuis l’enfance. Le film ajoute Christopher Walken en prêteur sur gages, Vincent D’Onofrio en capo de Cleveland, Paul Sorvino en ponte new-yorkais, et Steve Schirripa, alias Bobby Bacala dans The Sopranos, en homme de main lié à la pègre. On a vu plus maigre comme carte de visite.
Mais ce luxe a un revers : comme l’avait noté Scott Tobias dans sa critique pour The A.V. Club, ces visages familiers renvoient sans cesse à d’autres sommets du genre, Goodfellas ou The Sopranos en tête. Et là, aïe. Le film se retrouve à marcher dans les traces de géants avec ses petites chaussures de cuir. À force de convoquer la mémoire du genre, Kill the Irishman rappelle surtout ce qu’il n’est pas.

Le fantôme de Goodfellas au bout du couloir
En réalité, le film ne cherche pas seulement à raconter un gangster ; il veut fabriquer une légende populaire. Danny Greene y devient presque un guerrier celtique moderne, un demi-dieu de quartier qui se rêve en roi de Cleveland. Cette mythologie-là est séduisante, mais elle a un péché originel : elle confond la stature et la profondeur. Là où Scorsese filme la gangrène morale, Hensleigh semble parfois fasciné par la posture, par le panache, par le folklore du dur à cuire. Et forcément, ça coince.
Le plus ironique, c’est que le film lui-même semble conscient de son héritage. Comme dans Goodfellas, la voix off vient refermer le récit, mais le sens n’est pas le même. Chez Scorsese, Henry Hill pleure la disparition d’un mode de vie toxique. Ici, Joe Manditski laisse entendre que la guerre menée par Greene aurait presque fait du bien à Cleveland, comme si le gangster avait servi de bulldozer moral. On frôle la confusion entre chronique criminelle et fable de rédemption. Le film veut du mythe, mais il oublie que le mythe sans vertige finit en carte postale sale.
Un film de l’ombre, pas une honte
Pourquoi Kill the Irishman a-t-il disparu des radars ? Parce qu’il n’a pas eu de vraie sortie large en salles, et parce qu’il n’a jamais pesé lourd au box-office. Pas de campagne massive, pas de machine à fantasmes, pas de studio prêt à le vendre comme le nouvel opus de référence du film de gangsters. En 2011, le cinéma de mafia vivait déjà sur ses grands souvenirs, et ce type de projet se faisait broyer entre les mastodontes et les séries télé qui avaient pris le relais du récit criminel au long cours. On ne passe pas le flambeau à un film comme celui-là ; on le laisse au vestiaire.
Et pourtant, il y a là un vrai plaisir de cinéphile, un plaisir un peu tordu, celui de voir un film secondaire essayer de tenir tête à la légende. Pas un chef-d’œuvre caché, non. Pas une redécouverte miraculeuse non plus. Plutôt une pièce de collection pour amateurs de gangsters, de seconds couteaux devenus têtes d’affiche et de récits où l’Amérique industrielle se fait dévorer par ses propres mythes. Un footnote movie, oui, mais une footnote avec du tempérament.
Alors, est-ce qu’on doit le défendre ? Pas comme un classique oublié, ce serait gonflé. Mais comme une curiosité sérieuse, portée par un casting qui envoie encore de la poussière de cigarillo dans le cadre, absolument. Et puis, entre nous, il y a quelque chose d’assez beau dans ces films qui n’ont pas gagné la guerre de la mémoire mais qui continuent de hanter les marges. Les grands noms, eux, ont déjà leurs mausolées. Les autres survivent dans les replis. Et parfois, c’est là que le vrai cinéma de gangsters continue de faire son petit trafic.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




